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NOUS NE NOUS ASSOUVIRONS… (Georges Themelis)

Posted by arbrealettres sur 31 janvier 2019



 

Olivier Valsecchi  1

NOUS NE NOUS ASSOUVIRONS…

Nous ne nous assouvirons jamais, mon âme,
De pain et lumière, de sommeil et d’amour.
La lumière insatiable, l’amour inassouvi.
Nous ne rassasierons jamais la privation,
Nous mangerons et nous aurons faim, puis nous aurons soif.

Nos arbres seront pareils à des corps
Mutilés, chétifs, à demi éclairés,
Partagés entre ténèbres et lumière,
Entre la négation et l’affirmation.

Comme s’ils cherchaient encore plus de lumière dans la lumière.

Notre demeure sera à demi obscurcie
Dans l’immobile infini du temps.
Comme si elle n’était pas comblée de son et de mémoire
Comme si elle n’était pas rassasiée de tout le sommeil
Dans le sommeil où nous avons dormi

Nous ne nous assouvirons jamais, mon âme.

(Georges Themelis)

Illustration: Olivier Valsecchi

 

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Litanies de mon triste cœur (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 18 août 2018



Litanies de mon triste cœur

Mon coeur repu de tout est un vieux corbillard
Que traînent au néant des chevaux de brouillard.

Prométhée et vautour, châtiment et blasphème,
Mon coeur est un cancer qui se ronge lui-même.

Mon coeur est un bourdon qui tinte chaque jour
Le glas d’un dernier rêve en allé sans retour.

Mon coeur est un gourmet blasé par l’espérance
Qui trouve tout hélas! plus fade qu’un lait rance.

Mon coeur est un noyé vidé d’âme et d’espoirs
Qu’étreint la pieuvre Spleen en ses mille suçoirs.

Mon coeur est une horloge oubliée à demeure
Qui bien que je sois mort s’obstine à sonner l’heure.

Mon coeur est un ivrogne altéré bien que saoûl
De ce vin noir qu’on nomme universel dégoût.

Mon coeur est un terreau tiède, gras, et fétide
Où poussent des fleurs d’or malsaines et splendides!

Mon coeur est un cercueil où j’ai couché mes morts…
Taisez-vous, airs jadis chantés, lointains accords!

Mon cœur est un tyran morne et puissant d’Asie,
Qui de rêves sanglants en vain se rassasie.

Mon coeur est un infâme et louche lupanar
Que hantent nuit et jour d’obscènes cauchemars.

C’est un feu d’artifice enfin qu’avant la fête
Ont à jamais trempé l’averse et la tempête.

Mon coeur…. Ah! pourquoi donc ai-je un coeur? Ah! pourquoi
Ma vie et l’Univers? la Nature et la Loi ?

(Jules Laforgue)


Illustration: Pierre Paul Rubens

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Je suis! (John Clare)

Posted by arbrealettres sur 25 novembre 2017



Illustration: Andrew Murray
    
Je suis!

Je suis – mais qui je suis, nul ne sait ou s’en soucie ;
Mes amis me délaissent tel un souvenir vieux :
De mes propres souffrances je me rassasie-
Elles enflent et meurent dans un essaim oublieux
Comme les ombres de nos affres amoureuses-
Et pourtant je suis et je vis –ballotté, vaporeux,

Dans le vaste néant du mépris et du bruit,
Dans l’océan vivant des rêves éveillés
Sans le moindre bonheur et sans la moindre vie,
Seul le grand naufrage de mes vies estimées ;
Et même les êtres que j’aime, les êtres chers,
Me sont devenus étrangers –et je les perds.

Je rêve de lieux ou nul homme n’a marché,
Où nulle femme encore n’a souri ni pleuré,
Ainsi là avec Dieu, toujours, y demeurer,
Et rêver tel qu’enfant doucement j’ai rêvé,
Serein et calme, couché dans un songe éternel,
L’herbe en dessous –par-dessus, l’arche du ciel.

***

I am!

I am—yet what I am none cares or knows;
My friends forsake me like a memory lost:
I am the self-consumer of my woes—
They rise and vanish in oblivious host,
Like shadows in love’s frenzied stifled throes
And yet I am, and live—like vapours tossed

Into the nothingness of scorn and noise,
Into the living sea of waking dreams,
Where there is neither sense of life or joys,
But the vast shipwreck of my life’s esteems;
Even the dearest that I loved the best
Are strange—nay, rather, stranger than the rest.

I long for scenes where man hath never trod
A place where woman never smiled or wept
There to abide with my Creator, God,
And sleep as I in childhood sweetly slept,
Untroubling and untroubled where I lie
The grass below—above the vaulted sky.

(John Clare)

 

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SUR UN BAISER (Roger de Bussy-Rabutin)

Posted by arbrealettres sur 30 juin 2017




    
SUR UN BAISER

Fais que je vive, ô ma seule Déesse!
Fais que je vive, et change ma tristesse
En plaisirs gracieux.

Change ma mort en immortelle vie,
Et fais, cher coeur, que mon âme ravie
S’envole avec les Dieux.

Fais que je vive, et fais qu’en la même heure
Que je te baise, entre tes bras je meure,
Languissant doucement;

Puis, qu’aussi-tôt doucement je revive,
Pour amortir la flamme ardente et vive
Qui me va consumant.

Fais que mon âme à la tienne s’assemble;
Range nos coeurs et nos esprits ensemble
Sous une même loi.

Qu’à mon désir ton désir se rapporte;
Vis dedans moi, comme en la même sorte
Je vivrai dedans toi.

Ne me défens ni le sein, ni la bouche:
Permets, mon coeur, qu’à mon gré je les touche
Et baise incessamment,
Et ces yeux, où l’amour se retire;

Car tu n’as rien qui tien se puisse dire,
Ni moi pareillement.
Mes yeux sont tiens; des tiens je suis le maître.
Mon coeur est tien, à moi le tien doit être,
Amour l’entend ainsi.

Tu es mon feu, je dois être ta flamme;
Tu dois encor, puisque je suis ton âme,
Etre la mienne aussi.

Embrasse-moi d’une longue embrassée;
Ma bouche soit de la tienne pressée,
Suçant également
De nos amours les faveurs plus mignardes;

Et qu’en ces jeux nos langues frétillardes
S’étreignent mollement.
Au paradis de tes lèvres écloses
Je vais cueillir de mille et mille roses
Le miel délicieux.

Mon coeur s’y paît, sans qu’il s’y rassasie,
De la liqueur d’une douce ambroisie,
Passant celle des Dieux.

Je n’en puis plus, mon âme à demi folle
En te baisant par ma bouche s’envole,
Dedans toi s’assemblant.
Mon coeur halète à petites secousses;

Bref, je me fonds en ces liesses douces,
Soupirant et tremblant.
Quand je te baise, un gracieux zéphire,
Un petit vent moite et doux, qui soupire,
Va mon coeur éventant.

Mais tant s’en faut qu’il éteigne ma flamme,
Que la chaleur qui dévore mon âme
S’en augmente d’autant.
Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
Ce ne sont point des baisers que tu donne,

Ce sont de doux appas,
Faits de Nectar, de Sucre et de Canelle,
Afin de rendre une amour éternelle
Vive après le trépas;
Ce sont des fruits de l’Arabie heureuse,

Ce sont parfums qui font l’âme amoureuse
S’éjouir dans ces feux;
C’est un doux air, un baume, des fleurettes,
Où comme oiseaux volent les amourettes,
Les plaisirs et les jeux.

Parmi les fleurs de ta bouche vermeille,
On voit dessus voler comme une abeille
Amour plein de rigueur;

Il est jaloux des douceurs de ta bouche:
Car aussi-tôt qu’à tes lèvres je touche,
Il me pique le coeur.

(Roger de Bussy-Rabutin)

 

Recueil: Poètes du Baiser
Editions: Société des Éditions LOUIS-MICHAUD

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UNA OU LA MORT LA VIE (Pierre Emmanuel)

Posted by arbrealettres sur 9 novembre 2015



UNA OU LA MORT LA VIE

Dire je t’aime est dire je te mange
Et je ne veux rien qu’être mangé de toi
Rien qui distraie ne doit subsister entre
Deux affamés qui savent qu’être ensemble
Est bien leur faim boulimique de soi
Plus ils se rassasient plus ils s’attisent
Mais quand leurs yeux seraient d’une seule eau
Quand leurs deux corps en un se pétriraient l’un l’autre
Pour former la première argile où s’imprima
La main qui les créa homme et femme à la fois
C’est d’avant l’être que leur chair veut se repaître
Ne pouvant supporter le néant avant soi.

(Pierre Emmanuel)

Illustration: Chakir Alla

 

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