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Posts Tagged ‘sensibilité’

Voyez-vous cet œuf ? (Denis Diderot)

Posted by arbrealettres sur 14 septembre 2018




    
À votre avis, qu’est-ce autre chose
qu’un pinson, un rossignol, un musicien, un homme ?
Et quelle autre différence trouvez-vous
entre le serin et la serinette ?

Voyez-vous cet œuf ?

C’est avec cela qu’on renverse
toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre.

Qu’est-ce que cet œuf ?

Une masse insensible avant que le germe y soit introduit ;
et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ?

Une masse insensible, car ce germe n’est lui-même
qu’un fluide inerte et grossier.

Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation,
à la sensibilité, à la vie ?
Qu’y produira la chaleur le mouvement ?
Quels seront les effets successifs du mouvement ?

Au lieu de me répondre, asseyez-vous,
et suivons-les de l’œil de moment en moment.

D’abord c’est un point qui oscille,
un filet qui s’étend et qui se colore ;
de la chair qui se forme ;
un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ;
une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ;
c’est un animal.

Cet animal se meut, s’agite, crie ;
j’entends ses cris à travers la coque ;
il se couvre de duvet ; il voit.
La pesanteur de sa tête, qui oscille,
porte sans cesse son bec
contre la paroi intérieure de sa prison ;

la voilà brisée ; il en sort,
il marche, il vole, il s’irrite, il fuit,
il approche, il se plaint, il souffre,
il aime, il désire, il jouit ;
il a toutes vos affections ;
toutes vos actions,
il les fait.

Prétendrez-vous, avec Descartes,
que c’est une pure machine imitative ?
Mais les petits enfants se moqueront de vous,
et les philosophes vous répliqueront
que si c’est là une machine, vous en êtes une autre.

Si vous avouez qu’entre l’animal et vous
il n’y a de différence que dans l’organisation,
vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ;
mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte,
disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte,
de la chaleur et du mouvement,
on obtient de la sensibilité, de la vie,
de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée.

Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ;
c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché
qui en attendait le développement pour manifester sa présence,
ou de supposer que cet élément imperceptible
s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement.

Mais qu’est-ce que cet élément ?
Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ?
Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ?
Où était-il ?
Que faisait-il là ou ailleurs ?
A-t-il été créé à l’instant du besoin ?
Existait-il ?
Attendait-il un domicile ?
Était-il homogène ou hétérogène à ce domicile ?

Homogène, il était matériel ;
hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement,
ni son énergie dans l’animal développé.

Écoutez-vous,
et vous aurez pitié de vous-même ;
vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple
qui explique tout, la sensibilité,
propriété générale de la matière, ou produit de l’organisation,
vous renoncez au sens commun,
et vous précipitez dans un abîme de mystères,
de contradictions et d’absurdités.

(Denis Diderot)

 

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Sensitive (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2018



Sensitive

A peine eus-je revêtu le costume de femme,
que ma sensibilité me causa des tourments affreux.
Je ne parle pas de l’amour, ma pudeur devait me défendre.
Je souffrais par bien d’autres motifs:
au théâtre, la musique me faisait tomber en pamoison;
les émotions du drame me jetaient en des évanouissements prolongés;
le moindre changement de température agissait sur mes nerfs.
Le cigare surtout rendait ma vie amère.

Que de fois n’ai je pas dû subir les insolentes bouffées d’un fat!
Au lieu de me plaindre, on se moquait de moi;
j’étais passée à l’état de femme nerveuse:
personne ne croyait à mes souffrances;
mes amis les plus intimes prétendaient que je me maniérais.

Un magnétiseur célèbre me proposa d’utiliser mon fluide
et de courir la province pour donner des représentations,
lire les yeux fermés, et deviner les maladies
à la seule inspection des cheveux du malade.

Humiliée par cette offre, lasse de voir le ridicule s’attacher à moi,
j’ai pris la résolution de redevenir fleur.
L’haleine douce de la brise, les caresses des papillons,
voilà les seules choses que je puisse supporter.

(J.J. Grandville)

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L’extrême sensibilité (Christian Bobin)

Posted by arbrealettres sur 7 mars 2018




    
L’extrême sensibilité est la clé qui ouvre
toutes les portes mais elle est chauffée à blanc
et brûle la main qui la saisit.

(Christian Bobin)

 

Recueil: La grande vie
Traduction:
Editions: Folio

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Derrière l’oeil fermé (René Char)

Posted by arbrealettres sur 29 décembre 2017



 Illustration: Fabienne Guilhem
    
Derrière l’oeil fermé d’une de ces Lois préfixes
qui ont pour notre désir des obstacles sans solution,

parfois se dissimule un soleil arriéré
dont la sensibilité de fenouil à notre contact
violemment s’épanche et nous embaume.

L’obscurité de sa tendresse,
son entente avec l’inespéré,
noblesse lourde qui suffit au poète.

(René Char)

 

Recueil: Fureur et mystère
Traduction:
Editions: Gallimard

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Ah mon rire (Janine Tavernier)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2017



 

Ah mon rire
mon rire gigantesque
mon rire silencieux
mon rire emprisonné derrière mes lèvres
ah ah mon rire
emmuré dans son linceul de glace
je t’entends rugir en moi comme un fauve
je te sens qui ballottes en moi
sur le remous tourmenté de ma colère
ah ah ah mon rire
je t’écoute et j’ai peur
mon rire qui n’es pas à moi
mon rire étranger à ma vie
mon rire que les forces de l’inconscient
projettent sur l’écran fragile de ma sensibilité
je te crains plus que mourir
je te crains plus que vivre
ah ah ah ah mon rire
quand tu briseras tes liens
et que hors de moi tu t’enfuyeras
dans l’explosion de tes accords déchaînés
que vas-tu prendre à ma vie t’en iras-tu seul
vers les sphères abolies d’où l’on ne revient pas
J’ai plongé mes deux mains au-delà du présent
et j’ai cueilli la joie qui m’était refusée
Mon désespoir était debout enveloppant ma gauche
coulée de glace tournant avec mon sang
mon désespoir était debout avec sa chevelure noire
et ses voiles noirs éclaboussés de son ombre
et le regard mort de ses yeux sur des nuits sans limite
Mais j’ai cueilli la joie qui m’était refusée
Une joie douce et vraie comme un sourire d’enfant
comme un soupir d’oiseau dans l’aube silencieuse
comme un baiser d’ami posé au bord des cils
et par la seule splendeur d’une joie opaline
prise à la certitude des bonheurs à venir
mon désespoir s’est irisé de mille reflets d’azur

(Janine Tavernier)

Illustration

 

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Les mots (Abdellatif Laâbi)

Posted by arbrealettres sur 25 juin 2016



Les mots que j’ai élevés
nourris, vêtus, soignés
et lancés dans la langue
ne me reconnaissent plus
Je les soupçonne de nourrir à mon égard
de noirs desseins
Qu’ils aillent au diable !
Je n’aurai qu’à rendre mon tablier
remiser mes outils
me glisser dans la peau de l’animal
le plus proche de ma sensibilité
puis apprendre le cri qui va me distinguer
et me faire comprendre
au sein de ma nouvelle espèce

(Abdellatif Laâbi)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Illustration: ArbreaPhotos  

 

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Dernière lettre de Paul Valéry à sa muse Jean Voilier (Jeanne Loviton) (Paul Valéry)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2016



Valéry et Jean voilier

27 Mai 1945
Dernière lettre de Paul Valéry à sa muse Jean Voilier (Jeanne Loviton)
[…]
Je suis repris de vives douleurs.

Cela engendre des vers…
Hélas, de ceux que la souffrance inspire.
Entre mes deux vautours il me vient ce qui vient…

Je ne t’envoie pas cela.
Ils sont trop amers, trop durs, avec un réalisme, par endroits, inexorable…
Le pire, c’est ce fond de tendresse infinie source inépuisable de poison.

Et voici, ce que j’ai observé plus d’une fois en moi :
c’est un sentiment fort bien étrange.
Si je me figure, et je m’efforce de me figurer, que tu me deviens indifférente,
que tu n’es plus pour moi qu’un souvenir sans armes,
que je puisse entendre parler de toi sans frémir,
penser à l’aise à quoi que ce soit
sans que tu viennes me pincer le cœur, et me sécher la gorge, etc.
alors se dessine et agit une douleur seconde.

Celle de ne pas souffrir de toi.
Cela est extraordinaire ;
doit arriver après les grandes plaies cicatrisées :
Il y avait quelque chose, là, se dit l’âme.

Mais tu peux mesurer par là la profondeur du mal.
Réagir à l’idée de son absence…

Je ne sais si tu avais besoin de constater la gravité du coup porté,
mais tu le vois maintenant, combien ma vie était pénétrée de toi.

Oui, je me suis laissé aller au don de toute ma sensibilité à mon idole.
Je me demande si tu imaginais que je serais si atteint ?

C’est une question pour moi, et même, une grave question.
Sais-tu pourquoi c’est grave ?
Parce que cela revient à celle-ci :
Qu’est-ce que tu es, AU FOND ?
Qui pourrait mener encore à une autre :
Que penses-tu de TOI ?

Et voici que je souffre de nouveau ?
Je ne sais si je pourrai aller à la poste.

(Paul Valéry)

 

 

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La machine (Léon-Paul Fargue)

Posted by arbrealettres sur 28 janvier 2016




Ce qui ne se conçoit pas, c’est la machine à mettre fin aux sensibilités.
Il y aura toujours un adolescent qui pleure dans un coin,
des ombres qui passent dans un parc,
même si les arbres sont en duralumin.

(Léon-Paul Fargue)

 Illustration

 

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