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MESSAGE DU PAYS NATAL (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018



 


MESSAGE DU PAYS NATAL

Te souviens-tu, quand tu étais enfant,
Que rien dans le monde ne te semblait étrange ?
Tu percevais, pour la première fois, des formes déjà familières,
Et tu savais en les voyant que tu avais toujours connu
Le lichen sur le roc, les feuilles de fougère, les fleurs du thym,
Comme si les éléments nouvellement rencontrés dans ton corps,
Pris dans le tourbillon éphémère de ton être,
Gardaient la réminiscence d’un état antérieur,
Retenaient en toi le souvenir du nuage et de l’océan,
L’arbre qui s’éploie, la flamme qui danse.

Aujourd’hui, quand l’obscurité de la nature te paraît étrange,
Et que tu marches, étrangère, dans les rues des villes,
Souviens-toi que la terre t’a aspirée en elle avec l’air, avec les rayons du soleil,
T’a étendue endormie dans ses eaux, pour rêver
Avec la truite brune parmi les racines de la millefeuille,
T’a façonnée avec la substance de l’étoile et de l’océan,
T’a conçue à la même source
Que le soleil et le feuillage, le poisson et la rivière.

De toutes les choses créées la source est unique,
Simple, une comme l’amour ; rappelle-toi
La cellule, la graine de vie, la sphère
Qui est l’enfant, l’oiseau blanc, la libellule bleue,
La fougère verte, la tormentille d’or à quatre pétales,
Le souvenir ultime.
Chaque cellule latente engendre un avenir,
Déplie sa complexité différente.
Comme un arbre étend ses feuilles, et tisse son destin,
Empreinte de fougère, plume d’oiseau, écaille de poisson.
La mousse propage sa croûte verte sur la tourbe,
Le germe de la libellule prend vie et s’envole
Comme de la boue éclôt le nénuphar sur sa tige visqueuse
Pour ouvrir son doux calice blanc vers le ciel.
L’homme, devant s’éloigner plus de sa simplicité,
Se sépare du marais archaïque, du poisson et du nénuphar,
Et entreprend son long voyage dans l’exil.

Alors que tu abandonnes l’Eden, souviens-toi du pays natal,
Car tant que tu replonges dans ton propre être
Tu ne seras pas seule ; les premiers à t’accueillir
Seront ces enfants jouant près du ruisseau,
Les loutres nageront vers toi dans la baie,
Le chevreuil courra près de toi sur la lande.
Souviens-toi mieux, et les oiseaux apparaîtront,
Les bancs de poissons argentés viendront à ta rencontre.
Plus obscures, plus étranges, des vies plus mystérieuses
Se grouperont autour de toi près de la source
Où les profondes racines de l’arbre boivent à l’abîme.

Rien dans cet abîme ne t’est étranger.
Dors à la racine de l’arbre, où la nuit est tissée
Dans l’étoffe des mondes, écoute le vent,
Les marées, les harmonies de la nuit, et reconnais
Tout ce que tu as connu avant de commencer à oublier,
Avant de te détacher de ton propre être,
Avant d’avoir été trop longtemps séparée de ces autres
Enfants plus simples, qui sont restés au pays
Dans les prairies, les îles, les forêts, à la mer, à la rivière.
La terre envoie l’amour d’une mère à son fils exilé,
Confiant son message à la lumière, à l’air,
Au vent, aux vagues qui portent ton navire, à la pluie qui tombe,
Aux oiseaux qui t’appellent, et à tous les bancs de poissons
Qui nagent dans les eaux natales de l’océan.

***

MESSAGE FROM HOME

Do you remember, when you were first a child,
Nothing in the world seemed strange to you?
You perceived, for the first time, shapes already familiar,
And seeing, you knew that you have always known
The lichen on the rock, fern-leaves, the flowers of thyme,
As if the elements newly met in your body,
Caught up into the momentary vortex of your living
Still kept the knowledge of a former state,
In you retained recollection of cloud and ocean,
The branching tree, the dancing flame.

Now when nature’s darkness seems strange to you,
And you walk, an alien, in the streets of cities,
Remember earth breathed you into her with the air, with the sun’s rays,
Laid you in her waters asleep, to dream
With the brown trout among the milfoil roots,
From substance of star and ocean fashioned you,
At the same source conceived you
As sun and foliage, fish and stream.

Of all created things the source is one,
Simple, single as love; remember
The cell and seed of life, the sphere
That is, of child, white bird, and small blue dragon-fly
Green fern, and the gold four-petalled tormentilla
The ultimate memory.
Each latent cell puts out a future,
Unfolds its differing complexity.
As a tree puts forth leaves, and spins a fate
Fern-traced, bird-feathered, or fish-scaled.
Moss spreads its green film on the moist peat,
The germ of dragon-fly pulses into animation and takes wing
As the water-lily from the mud ascends on its ropy stem
To open a sweet white calyx to the sky.
Man, with farther to travel from his simplicity,
From the archaic moss, fish, and lily parts,
And into exile travels his long way.

As you leave Eden behind you, remember your home,
For as you remember back into your own being
You will not be alone; the first to greet you
Will be those children playing by the burn,
The otters will swim up to you in the bay,
The wild deer on the moor will run beside you.
Recollect more deeply, and the birds will come,
Fish rise to meet you in their silver shoals,
And darker, stranger, more mysterious lives
Will throng about you at the source
Where the tree’s deepest roots drink from the abyss.

Nothing in that abyss is alien to you.
Sleep at the tree’s root, where the night is spun
Into the stuff of worlds, listen to the winds,
The tides, and the night’s harmonies, and know
All that you knew before you began to forget,
Before you became estranged from your own being,
Before you had too long parted from those other
More simple children, who have stayed at home
In meadow and island and forest, in sea and river.
Earth sends a mother’s love after her exiled son,
Entrusting her message to the light and the air,
The wind and waves that carry your ship, the rain that falls,
The birds that call to you, and all the shoals
That swim in the natal waters of her ocean.

(Kathleen Raine)

Illustration: Edouard Boubat

 

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Fidélité à l’éclair (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 12 novembre 2018




    
[Fidélité à l’éclair, un livre de conversations avec Daniel Gonzales Dueñas et Alejandro Toledo.
Un livre qui s’ouvre d’emblée sur cette question : quel est le sens de la verticalité dans votre poésie ?
Il y répond en évoquant d’abord son expérience de la lecture des poètes dans sa jeunesse, une lecture attentive où lui apparaissait déjà que : ]

Même chez les grands poètes, il y avait des zones plus faibles, un peu lâches,
des zones qu’on pouvait remplacer, laisser de côté.

Je trouvais, ajoutait-il, chez de nombreux auteurs (et aujourd’hui dans la majeure partie de la poésie),
des passages où la description, l’anecdote ou l’effusion sentimentale dévoraient la poésie.

Alors j’ai commencé à éprouver la nostalgie d’une aventure qui serait la recherche d’une poésie plus dense,
où chaque élément serait comme quelque chose d’irremplaçable, où déplacer une virgule,
changer un mot de place ou un blanc serait une catastrophe…

une poésie qui ne se limiterait pas à cultiver l’atmosphère, les réactions sentimentales,
mais qui aurait (qui oserait avoir) possibilité d’unifier une fois pour toutes
ce qui a été si absurdement séparé : la pensée et l’émotion.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Fidélité à l’éclair
Traduction: Jacques Ancet
Editions: Lettres vives

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LES MAINS (Pierre Morhange)

Posted by arbrealettres sur 28 août 2018



Nos deux mains
Se serraient bien
Dans ma poche de manteau

Nos deux paumes
S’aimaient bien
Le dessus de chaque main
Ressentait la laine

Que nos mains se connaissaient bien
Dans la nuit de ma poche
Bien ensemble à l’abri
Avec de petites farces

Les passants se doutaient bien
Que nos mains s’aimaient bien
Se cachaient se touchaient
Et eux rien

Ils voyaient à nos yeux à nos nez
Ce que faisaient nos mains
Et nos mains s’enroulaient
S’endormaient
Et nos corps marchaient

On se touchait
Tout à fait
Et c’était parfait
Nos mains nous suffisaient
On pouvait s’y retirer
S’y savoir s’abreuver
L’essentiel c’est se toucher

Quand nos corps se promenaient
Nos deux mains se tenaient
Nos deux corps séparés
Par nos mains se touchaient

(Pierre Morhange)

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Accolés l’un à l’autre (Robert Mallet)

Posted by arbrealettres sur 26 août 2018



Illustration: Vincent Van Gogh
    
À l’attention de ceux qui se croient unis et de ceux qui ne croient pas pouvoir s’unir.

Accolés l’un à l’autre
soudés par tant de glus
hasardeuses
que figea l’ombre entre leurs chairs
calleuses

des abîmes
ignorés
les séparent

Mais ailleurs
l’un de l’autre si loin
séparés par de telles distances
visibles

un flux les noue
à l’impalpable corps
de l’espace
partagé

(Robert Mallet)

 

Recueil: Presqu’îles presqu’amours
Traduction:
Editions: Gallimard

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Unis (Robert Mallet)

Posted by arbrealettres sur 26 août 2018



Illustration
    
Unis
par la voyance
en nous
d’un chemin
l’un vers l’autre

Séparés
par le regard
sur nous
des autres

Toi de moi
si loin
dans le plus sûr instant
si près
dans l’incertain des ans

Si loin
dans le temps
riverain
si près
dans le temps
des devins

(Robert Mallet)

 

Recueil: Presqu’îles presqu’amours
Traduction:
Editions: Gallimard

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Il se sentait séparé du monde (Michel Houellebecq)

Posted by arbrealettres sur 2 août 2018



 

Ernesto Arrisueño  miss

Il se sentait séparé du monde par quelques centimètres de vide,
formant autour de lui comme une carapace ou une armure

(Michel Houellebecq)

Découvert chez Lara ici

Illustration: Ernesto Arrisueño

 

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Deux rectangles vitrés(Petr Král)

Posted by arbrealettres sur 29 juin 2018



    

L’image de la rue se divise pour moi en deux rectangles vitrés,
séparés par un mètre de mur opaque.

Chaque fois qu’un passant disparaît du premier créneau, je suis pris d’inquiétude
— si peu puis-je prévoir sous quelle forme il m’apparaîtra dans le second, s’il s’y présente jamais.

Il est vrai que la plupart des marcheurs
gardent la même identité dans les deux créneaux.

Comme, toutefois, ils ne surviennent dans le second qu’avec un irréparable retard,
mes soupçons ne se concentrent que davantage sur l’intervalle
où me les dissimule le fatal pan de maçonnerie.

(Petr Král)

 

Recueil: Cahiers de Paris
Traduction:
Editions: Flammarion

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C’est une douleur que l’on n’exprime pas (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 31 mai 2018



C’est une douleur que l’on n’exprime pas. L’homme atteint de ce nocturne mal
Souffre, omniscient et muet, avec les pierres des fondements dans la moisissure des ténèbres.
Je sais bien que c’est Lui, Lui dont le nom secret est : le Séparé-de-Lui-même
Qui souffre en nous : et que lorsque sera enfin passée
La nuit sans fleurs et sans miroirs et sans harpes de cette vie, un chant
Vengeur, un chant de toutes les aurores de l’enfance
Se brisera en nous ainsi que le cristal immense du matin
Au cri des ailés, dans la vallée de rosée.
Eh oui, je le sais. Mais cette pauvre image de ta vie dans le solitaire avenir, cela
Je ne peux pas le supporter. C’est une véritable frayeur d’insecte en moi.
Un cri d’insecte au fond de moi
Sous les cendres du cœur.

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Illustration

 

 

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Séparé (André Frénaud)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2018




Regards qui m’accueillez en vain,
je ne suis pas des vôtres, assis à votre table,
partageant le pain et le vin.
Je ne sais plus mentir avec vos mensonges.
Je suis de l’autre côté de votre paix,
éternellement acceptée.

Ils ont chuchoté: Un fou, c’est un fou.
Il n’aime pas être heureux. Ils ont ri.

Je vais ouvrir mon secret, homme assis:
Je me suis inacceptable.

(André Frénaud)

Illustration: Rafal Olbinski

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ELIS (Georg Trakl)

Posted by arbrealettres sur 23 avril 2018



 

ELIS

1

Accompli le calme de ce jour doré.
Sous de vieux chênes
Tu apparais, Elis, un gisant avec des yeux ronds.

Leur bleu transmet le sommeil des amants.
Sur ta bouche
Se sont éteints leurs soupirs couleur de rose.

Le soir le pêcheur retire les lourds filets.
Un bon pâtre –
Conduit son troupeau à l’orée de la forêt.
O ! Comme tous tes jours, Elis, sont justes.

Lentement descend
Contre des murs froids le calme bleu de l’olivier,
Meurt le sombre chant d’un vieillard.

Une barque dorée,
Berce, Elis, ton coeur sur le ciel solitaire.

2

Un doux jeu de cloches tinte dans la poitrine d’Elis,
Le soir,
Alors que sa tête s’enfonce dans le noir coussin.

Un gibier bleu
Saigne lentement dans le hallier d’épines.

Un arbre brun est là, debout, séparé ;
De lui sont tombés ses fruits bleus.

Les signes, les étoiles
Sombrent lentement dans l’étang.

Derrière la colline l’hiver est venu.

La nuit, des pigeons bleus
Boivent la sueur glacée
Qui coule du front de cristal d’Elis.

Toujours tinte
Contre des murs noirs le vent solitaire de Dieu.

***

ELIS

I

Vollkommen ist die Stille dieses goldenen Tags.
Unter alten Eichen
Erscheinst du, Elis, ein Ruhender mit runden Augen.

Ihre Bläue spiegelt den Schlummer der Liebenden.
An deinem Mund
Verstummten ihre rosigen Seufzer.

Am Abend zog der Fischer die schweren Netze ein.
Ein guter Hirt
Führt seine Herde am Waldsaum hin.
O ! wie gerecht sind, Elis, aile deine Tage.

Leise sinkt
An kühlen Mauern des Ölbaums blaue Stille,
Erstirbt eines Greisen dunkler Gesang.

Ein goldener Kahn
Schaukelt, Elis, dein Herz am einsamen Himmel.

2

Ein sanftes Glockenspiel teint in Elis’ Brust
Am Abend,
Da sein Haupt ins schwarze Kissen sinkt.

Ein blaues Wild
Blutet leise im Dornengestrüpp.

Ein brauner Baum steht abgeschieden da ;
Seine blauen Früchte fielen von ihm.

Zeichen und Sterne
Versinken leise im Abendweiher.

Hinter dem Hügel ist es Winter geworden.

Blaue Tauben
Trinken nachts den eisigen Schweiss,
Der von Elis’ kristallener Stirne rinnt.

Immer tönt
An schwarzen Maueren Gottes einsamer Wind.

(Georg Trakl)

Illustration

 

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