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Posts Tagged ‘soupçon’

L’absence (Paul Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2018



 

Steven Rushefsky  The-Letter [1280x768]

L’absence

Quinze longs jours encore et plus de six semaines
Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines
La plus dolente angoisse est celle d’être loin.

On s’écrit, on se dit que l’on s’aime, on a soin
D’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste
De l’être en qui l’on met son bonheur, et l’on reste
Des heures à causer tout seul avec l’absent.
Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sent
Et tout ce dont on parle avec l’absent, persiste
À demeurer blafard et fidèlement triste.

Oh! l’absence! le moins clément de tous les maux!
Se consoler avec des phrases et des mots,
Puiser dans l’infini morose des pensées
De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,
Et n’en rien remonter que de fade et d’amer!

Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,
Plus rapide que les oiseaux et que les balles
Et que le vent du sud en mer et ses rafales
Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,
Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon
Décoché par le Doute impur et lamentable.

Est-ce bien vrai ? Tandis qu’accoudé sur ma table
Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,
Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,
N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses?
Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et moroses
Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,
Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?
Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.

(Paul Verlaine)

Illustration: Steven Rushefsky

 

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DANS LA TOURMENTE (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2018



tourmente

 

DANS LA TOURMENTE

Bleu. Et à l’intérieur de ce bleu un soupçon
de vert, nappes grises de nuages
étayés contre l’air, comme si
dans l’idée de pluie
l’oeil
pouvait saisir ce que dit
n’importe quel moment donné

sur terre. Appelle-le ciel. Et de cette façon
décrire
tout ce que
nous voyons, comme si ce n’était rien
que l’idée
de quelque chose que nous avions perdu
en nous. Car nous pouvons commencer
à nous souvenir

de la terre dure, du silex
reflétant les étoiles, des chênes
ondulant tordus
par la violence de l’air, et ainsi de suite
jusqu’à la plus petite graine, découvrant ce qui pousse
au-dessus de nous, comme si
à cause de ce bleu il pouvait y avoir
ce vert

qui s’étend, miracle
innombrable
en ceci, le plus silencieux
moment de l’été. Les graines
parlent de cette occurrence, définissent
l’éruption de l’air et de la terre
dans cette profusion de hasard, les forces
aveugles de notre propre défaut
de savoir ce que c’est
que nous voyons, et simplement en parler
c’est voir
comme les mots nous trahissent, comme on n’éclaircit rien
par l’énonciation, pas même ces mots
que je suis ému de prononcer
au nom de ce bleu
et de ce vert
qui s’évanouissent dans l’air
de l’été.

Impossible
d’en entendre davantage. La langue
nous retire pour toujours
du lieu où nous sommes, et en aucun lieu
nous ne pouvons être en repos
dans les choses qui nous sont données
à voir, car chaque mot
est un ailleurs, une chose qui bouge
plus vite que l’oeil, tout
comme ce moineau bouge, tournoyant
dans l’air
où il n’a pas de chez-lui. Je ne crois, alors,
à rien

que ces mots puissent te donner, et cependant
je peux les sentir
parler à travers moi, comme si
cela seul
était ce que je désire, ce bleu
et ce vert, et dire
à quel point ce bleu
est devenu pour moi l’essence
de ce vert, et plus que la pure
vision de cela, je voudrais que tu sentes
ce mot
qui a vécu au fond de moi
tout le jour, ce
désir pour rien

que le jour même, et comme il a poussé
au fond de mes yeux, plus fort
que le mot dont il est fait, comme s’il
ne pouvait jamais y avoir d’autre mot

qui s’empare de moi
sans éclater.

(Paul Auster)

Illustration

 

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Je Te pressens (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 30 novembre 2017




    
Je Te pressens. Les années passent et fuient —
Sous la même apparence je Te pressens.

L’horizon est en feu — clarté insoutenable,
Et j’attends en silence — languissant et aimant.

L’horizon est en feu, l’apparition est proche,
Mais j’ai peur soudain que Tu changes d’apparence,

Et que tu fasses naître un soupçon insolent,
En modifiant les traits qui me sont familiers.

Oh! je tomberai — et amer et humilié,
Sans avoir triomphé de ce rêve mortel!

L’horizon est clair. Le resplendissement est proche.
Mais j’ai peur soudain que Tu changes d’apparence.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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Une cause (Adonis)

Posted by arbrealettres sur 1 novembre 2017




    
Une cause — comment savoir qui l’a créée?
Sais-tu? J’ai appris à ne fréquenter que
Mes soupçons
Que le vide de mes pas. Mon passage
Est désir de non-passage, comme si
Je visais l’impossible comme si j’allais au bout de l’abîme
Là où il n’y a que la chute
Et ses hautes légendes

(Adonis)

 

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La Fourrure (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 10 mai 2017



La Fourrure

JE hume en frémissant la tiédeur animale
D’une fourrure aux bleus d’argent, aux bleus d’opale ;
J’en goûte le parfum plus fort qu’une saveur,
Plus large qu’une voix de rut et de blasphème,
Et je respire avec une égale ferveur
La Femme que je crains et les Fauves que j’aime.

Mes mains de volupté glissent, en un frisson,
Sur la douceur de la Fourrure, et le soupçon
De la bête traquée aiguise ma prunelle.
Mon rêve septentrional cherche les cieux
Dont la frigidité m’attire et me rappelle,
Et la forêt où dort la neige des adieux.

Car je suis de ceux-là que la froideur enivre.
Mon enfance riait aux lumières du givre.
Je triomphe dans l’air, j’exulte dans le vent,
Et j’aime à contempler l’ouragan face à face.
Je suis fille du Nord et des Neiges, — souvent
J’ai rêvé de dormir sous un linceul de glace.

Ah ! la Fourrure où se complaît ta nudité,
Où s’exaspérera mon désir irrité ! —
De ta chair qui détend ses impudeurs meurtries
Montent obscurément les chaudes trahisons,
Et mon âme d’hiver aux graves rêveries
S’abîme dans l’odeur perfide des Toisons.

(Renée Vivien)

Illustration: Jean Jacques Henner

 

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Je ne peux ni te garder ni te quitter (Sor Juana Inés de la Cruz)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Je ne peux ni te garder ni te quitter,
pourquoi je ne sais, en te quittant ou en te gardant,
il y a toujours un je ne sais quoi pour t’aimer
et bien des si pour t’oublier.

Donc si tu ne peux ni me quitter ni t’amender,
je vais régler mon coeur de sorte
qu’une moitié penche à t’abhorrer
tandis que l’autre penche à t’aimer.

Notre amour ainsi peut y grandir,
car on meurt à se quereller sans cesse :
que de nos discours jalousie et soupçon disparaissent,

et que qui donne la moitié ne veuille pas le tout ;
et sache que lorsque tu dissimules
je dissimule aussi de mon côté.

***

Que da medio para amar sin mucha pena

Yo no puedo tenerte ni dejarte,
ni sé por qué, al dejarte o al tenerte,
se encuentra un no sé qué para quererte
y muchos sí sé qué para olvidarte.

Pues ni quieres dejarme ni enmendarte,
yo templaré mi corazón de suerte
que la mitad se incline a aborrecerte
aunque la otra mitad se incline a amarte.

Si ello es fuerza querernos, haya modo,
que es morir el estar siempre riñendo:
no se hable más en celo y en sospecha,

y quien da la mitad, no quiera el todo;
y cuando me la estás allá haciendo,
sabe que estoy haciendo la deshecha.

(Sor Juana Inés de la Cruz)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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LA BERCEUSE (Jean Richepin)

Posted by arbrealettres sur 5 février 2017



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LA BERCEUSE

Malgré tout, tu fus bonne et tu m’aimais vraiment.
Il me faudrait mentir pour dire le contraire.
Aucun soupçon jaloux ne vient plus me distraire,
Et je vois aujourd’hui quel fut ton dévouement.

Tu passas près de moi plus d’un triste moment,
Quand les soucis rendaient mon humeur arbitraire.
Mais tu savais alors me chérir comme un frère;
Au lieu de m’en vouloir, tu calmais mon tourment.

Pleins du trésor de tes charités merveilleuses,
Tes yeux bleus se faisaient plus doux que des veilleuses ;
Câline, tu pressais sur toi mon front en feu;
Tu me berçais avec ta chanson consolante ;
Et tandis que mon mal s’endormait peu à peu.
J’écoutais gazouiller ta voix rossignolante.

(Jean Richepin)

 Illustration: Peter Mitchev 

 

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L’invincible angoisse d’être heureux (Alessandro Baricco)

Posted by arbrealettres sur 24 décembre 2016



 

Aron Wiesenfeld Postcards

J’ai adoré, moi, lorsque j’ai eu quarante ans, l’incessant crépitement souterrain, le hurlement obstiné sous la neige,
le désespoir muet au coeur du calme, la fragilité infinie, la solidité de la pierre posée sur le sable,
l’invincible angoisse d’être heureux -de cette façon-là-.
Avec toujours le soupçon qu’il aurait suffi d’un regard dans la rue, d’un moment de solitude,
quelques minutes de trop à attendre une amie, et tout se serait écroulé d’un seul coup, sans condition.
Et nous serions revenus en arrière, comme des navires rappelés au port, après la bataille.
Le port que nous étions dans notre jeunesse.

(Alessandro Baricco)

Illustration: Aron Wiesenfeld

 

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O ma jeunesse abandonnée (Guillaume Apollinaire)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2016



 

vieille guirlande

O ma jeunesse abandonnée

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Et des dédains et du soupçon

Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l’arbre fleuri d’étoiles
Un clown est l’unique passant

Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l’ombre un portrait a souri

La vitre du cadre est brisée
Un air qu’on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir

Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Des regrets et de la raison

(Guillaume Apollinaire)

Illustration

 

 

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À Jenny (Napoléon Aubin)

Posted by arbrealettres sur 27 novembre 2016



À Jenny

Je ne veux plus être fidèle,
Le changement fait le bonheur;
L’amour doit voltiger de belle en belle,
Le papillon de fleur en fleur.

J’avais, d’une trop aimable amie,
Fait choix pour embellir mes jours,
La croyant simple autant que jolie,
J’espérais être aimé toujours.
Mais ah! quel douloureux moment,
Lorsque je vis que bien souvent,
Le soir un autre amant
S’offrant,
Charmait celle que durant ma vie
J’aurais adoré constamment.
Je ne veux plus être fidèle,
Le changement fait le bonheur;
L’amour doit voltiger de belle en belle,
Le papillon de fleur en fleur.

Désormais, je n’aurai plus d’alarmes,
De transports, de soupçons fâcheux;
Mes yeux ne verseront plus de larmes,
Qu’au souvenir de jours heureux.
Oui, je suis sûr que chaque instant,
L’amour est un cruel tourment;
Pour un fidèle et constant
Amant,
Sa belle, à ses yeux, n’a de charmes,
Qu’autant qu’elle aime constamment.
Je ne veux plus être fidèle,
Le changement fait le bonheur;
L’amour doit voltiger de belle en belle,
Le papillon de fleur en fleur.

Cependant, si jamais l’infidèle
Revenait à moi quelque jour,
J’oublierais tout; car elle est si belle!
Toujours on pardonne à l’amour.
Mais je crains cet objet charmant :
Pourrais-je croire à ses serments?
Ne suis-je pas dès longtemps
Souffrant?
Je sais que jamais la cruelle
Ne saurait aimer constamment.
Je ne veux plus être fidèle,
Le changement fait le bonheur;
L’amour doit voltiger de belle en belle,
Le papillon de fleur en fleur.

(Napoléon Aubin)

 

 

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