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Veillée d’Avril (Jules Laforgue)

Posted by arbrealettres sur 7 mai 2019



Veillée d’Avril

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.
Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,
Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves
Je tords mon cceur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or

Et voilà qu’à songer, me revient un accord,
Un air bête d’antan, et,sans bruit tu te lèves
O menuet, toujours plus gai, des heures brèves
Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.

Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie
D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,
Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,
Écoutant vaguement dans la nuit solitaire
Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.

(Jules Laforgue)

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POUSSIÈRE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2018



Illustration: Ludovic Florent
    
POUSSIÈRE

Or ma poussière n’est jamais en repos.
Or toujours je dois mourir.
Cette poussière a voyagé avec la terre depuis la création des soleils
Mais n’a jamais quitté l’éternité

Dont la loi est tracée sur ma main qui écrit,
Qui porte le sceau des formes et des états de la nature;
Les étoiles obéissent à cet ordre, et l’herbe,
La beauté les innocents, et les saints.

Ces os ont vu les rochers déversés, fondus
Dans la transmutation des feux solaires,
Obéissant aux lois que j’ai brisées,
La puissance et la gloire du soleil qui règne.

Mon sang suit son cours comme le mouvement des marées,
La pluie qui tombe et le torrent, l’orage et l’accalmie,
Il a subi le poids du gel
Et la montée baroque des nuages.

L’ombre de la croix s’étend sur le vide
Dès le premier éclat jailli entre les pôles.
Le monde est bâti sur une séparation
Dont les années-lumière ne peuvent combler la distance.
La blessure prolifère, la déchirure s’étend.

La passion de l’homme est inscrite dans l’arbre,
Les colonnes du ciel, les végétaux,
Les épines, le fer, et la soif organique
Depuis le commencement dresse son calvaire.

La poussière vole à travers les figures d’une danse,
Avance — passage rituel — telle une épousée,
Marque fleurs et coquilles de spirales qui deviennent
Déserts de fossiles et brumes tournoyantes,
Tisse la rose, l’agneau, l’enfant aimé du monde,
Puis redéfait le monde que la danse a fait.

***

DUST

Only my dust is never laid
And ont), I must always die.
This dust has travelled with the earth rince suns moere made
Yet never left eternity

Whose mule is traced upon my band that writes,
That bears the seal of nature’s forms and states;
The stars obey that order, and the gras:,
The beautiful, the innocent, and the saints.

These bones have known the molten rocks outpoured
In transmutation of the solar ires,
Obedient to the laves that I have broken,
The power and glory of the reigning sun.

My blood streams with the motion of the tides,
The fall of main and cataract, storm and calm,
Has undergone the freezing of the ice
And the baroque assomption of the clouds.

The chape of the cross is laid upon the void
By the first flash that leaps between the poles.
The world is built upon a separation
Whose distance the long lightyears cannot close.
The wound proliferates, the rift extends.

Man’s passion is predestined in the tree,
The cross-beams of the heavens, vegetation,
The thorns, the iron, and the organic thirst
From the beginning raise his calvary.

The dust sweeps through the figures of a dance,
Moves in its rituel/ transit like a bride
Imprinting shells and fiowers with spiral forms that pass
To fossil hastes and whirling nebulae,
Weaving the rose, the lamb, and the world’s darling child,
And then unmakes again the world the dance has made.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: Sur un rivage désert
Traduction: Marie-Béatrice Mesnet et Jean Mambrino
Editions: Granit

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À la Muse (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 21 juillet 2018



À la Muse

La Muse ma soeur m’a regardée en face,
Son regard est clair, perçant.
Elle m’a retiré la bague d’or,
Premier cadeau du printemps.

Muse ! vois comme toutes sont heureuses
Les filles, les femmes, les veuves…
Plutôt mourir sur la roue
Que ces chaînes.

Je sais : pour connaître l’avenir, à mon tour d’effeuiller
La douce fleur, la marguerite,
À chacun ici-bas de subir
La torture amoureuse.

Je brûle jusqu’à l’aube une chandelle à la fenêtre
Et ne languis après personne,
Mais je ne veux pas je ne veux pas je ne veux pas
Savoir comment on en embrasse une autre.

Demain, en riant, les miroirs me diront :
« Ton regard n’est ni clair ni perçant… »
Et doucement je répondrai: « Elle m’a repris
Le don divin ».

(Anna Akhmatova)

 

 

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LE GROS RAT (Textes chinois)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018




    
LE GROS RAT
Sao-Nan

Gros rat ! Énorme rat !
Ne ronge pas tout mon grain, rat cruel et dévorateur !

Depuis trois ans je subis la férocité de tes dents aiguës,
et j’ai vainement tenté de t’adoucir par des supplications.

Mais enfin je partirai, et je te fuirai,
et j’irai me bâtir une maison dans un pays lointain.

Dans un pays lointain et heureux,
où les remords ne sont pas éternels !

(Textes chinois)

 

Recueil: Le Livre de Jade
Traduction: Judith Gautier
Editions: Plon

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SONGE (Max Elskamp)

Posted by arbrealettres sur 11 avril 2018



 

Illustration
    
SONGE

Mon Dieu, des jours qui vont,
Mon Dieu, des jours qui viennent,

Dans le temps tout qui fond
Même douleurs anciennes,

Comme au monde, les heures
Sont d’hiver ou printemps,

Les jardins de nos cœurs
Ont aussi leurs saisons,

Et c’est de brume ou pluie,
De soleil ou clarté,

Qu’on vit en soi sa vie
Suivant le vent levé,

En la joie ou la peine
Alors à coupe pleine.

Mon Dieu, ils sont en nous
Comme en l’Inconscient,

Nos cœurs sages ou fous,
Suivant l’heure ou l’instant

Comme après dés jetés
On sait fortune ou ruine,

Ou comme aux jours d’été
Vent, les roseaux incline,

Car sans cause ou raison
C’est sises hors de nous,

Que choses et qui sont
Venues on ne sait d’où,

Et tenant du hasard
ou bien de notre étoile,

Nous font comme nuit noire
Dans l’abstrait qui les voile.

Or c’est ainsi, en soi,
Qu’on est si peu soi-même,

Qu’on ne sait pas pourquoi
L’on hait ou bien l’on aime,

Et que c’est vie qu’on a
Alors et qu’on subit,

Dans des jours longs, sans foi,
Ou souvent trop redits;

Et tu les a connus
Toi, ici haut qui rêves,

Et dans ton for à nu
Comme est le sable aux grèves ;

Et c’est ton cœur alors
Et qui a pris des ailes,

Pour retrouver sans leurre
Et sa paix et son ciel,

Dans le songe en la vie
Qui de tout nous délie.

(Max Elskamp)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

 

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GALATÉE ET PYGMALION (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 14 février 2018



Illustration: Anne-Louis Girodet de Roussy Trioson
    
GALATÉE ET PYGMALION

Pygmalion, sculpteur, a travaillé la pierre
Si bien que Galatée idéale apparaît.
Il a mis tout son coeur à cet effort secret
Toute son âme émue et toute sa lumière.

Là voilà, blanche dans l’atelier solitaire,
Finie aux yeux, finie aux reins et l’on croirait
Que le pied délicat quitte le socle, prêt
A courir dans la vie. Et même la paupière

A remué! Ce n’est pas une illusion…
Le marbre devient chair! Pourquoi, Pygmalion,
As-tu fait si charmeurs ces seins et ces épaules?

Elle vit. Écrasé sous sa mignonne main
Tu subis nos douleurs d’hier et de demain :
L’épine de la rose et la neige des pôles.

(Charles Cros)

 

Recueil: Le Collier de griffes
Traduction:
Editions: Gallimard

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Je subis tout ceci, de l’Autre je pâtis (René Daumal)

Posted by arbrealettres sur 4 février 2018



Je subis tout ceci, de l’Autre je pâtis,
moi dont ne NON évoqua tout ceci,
qui me reniant fit apparaître l’Autre;
il y a quelques joints à cette cuirasse,
pour le passage si rare de la liberté,
communément les actions désintéressées,
petit jeu articulaire.

L’ignorance me recouvre,
moi dont le NON contempla toute existence,
connut l’Autre, vit la sagesse;
il y a quelques joints à cette cuirasse,
pour le passage si rare de l’intuition,
communément cinq sens, fissures limitées.

Et je dis: Je!
et la haine m’isole,
torturant le NON dans la complexité de ma forme,
moi dont le NON évoqua tout ceci,
vit toutes choses une seule,
la Niée devant le NON s’affirmant,
et qui fit d’elle et de lui l’union;
il y a quelques joints à cette cuirasse,
pour le passage si rare de l’amour,
communément des gestes d’épouvante, de joie et de désespoir,
échangés avec l’Autre
par les joints d’une autre armure.

(René Daumal)

 

 

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Sortilège (Raymond Carver)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2018




    
Sortilège

Entre cinq et sept heures ce soir,
J’étais étendu dans le canal du sommeil. Attaché
à ce monde uniquement par l’espoir,
je tournais dans un courant de rêves noirs.
Au même moment, le temps
subissait une métamorphose.

(Raymond Carver)

 

Recueil: La vitesse foudroyante du passé
Traduction: Emmanuel Moses
Editions: Points

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Le lien de la mer (Yves Mabin Chennevière)

Posted by arbrealettres sur 8 janvier 2018




    
— Le lien de la mer
à l’oeil qui la contemple,

Plus fort que le lien du vent
à la plaine qui l’accueille,

Plus fort que le lien du soleil
à la peau qui le boit,

Plus fort que le lien des mots
à la mémoire qui les tient,

Plus fort que le lien de la mort
au corps qui la subit,

Plus fort que le lien de l’aube
à l’aurore qui l’absorbe,

Le lien de la mer
à l’oeil qui la contemple
unit la nuit au jour,

nourrit le monde qu’il crée ;

(Yves Mabin Chennevière)

 

Recueil: Variations du sensible
Traduction:
Editions: De la Différence

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Mes mains me fuient (Claire Genoux)

Posted by arbrealettres sur 24 octobre 2017



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Mes mains me fuient
comme l’eau d’un ruisseau
le soir suce ma pupille
et me laisse aveugle sous les lampions d’une fête
dépouillée des plus simples gestes
condamnée à subir les ruses des maraudeurs
je n’ai pourtant pas besoin de mes doigts
pour allumer le bûcher de ton ventre

(Claire Genoux)

 

Recueil: Revue Vagabondages
Editions: Cherche Midi

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