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Poésie

Posts Tagged ‘suggérer’

Chaque mot que j’écris (Alejandra Pizarnik)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2018



Illustration: Gao Xingjian
    
Chaque mot que j’écris me restitue à l’absence par laquelle j’écris
ce que je n’écrirais pas si je te laissais venir ici.

Je m’en tiens au poème.
Le poème me porte aux confins, loin des maisons des vivants.
Et par où irai-je quand je partirai sans revenir ?

Et nul ne comprend.
Toute ma vie t’attend.
Et cependant je cherche la nuit du poème.
Je pense seulement à ton corps mais je refais le corps de mon poème
comme on tente de se soigner une blessure.

Et nul ne me comprend.
Je sais que la vie, que l’amour, doivent changer.
Ceci que dit mon masque sur l’animal que je suis, suggère péniblement une alliance entre les mots et les ombres.
D’où dérive un état de terreur qui nie l’ordre des humains.

(Alejandra Pizarnik)

 

Recueil: Approximations
Traduction: Etienne Dobenesque
Editions: Ypfilon

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La danseuse n’est pas une femme qui danse (Stéphane Mallarmé)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2018



 

La danseuse n’est pas une femme qui danse,
pour ces motifs juxtaposés qu’elle n’est pas une femme,
mais une métaphore résumant un des aspects élémentaires de notre forme, glaive, coupe, fleur, etc…
et qu’elle ne danse pas, suggérant, par le prodige de raccourcis ou d’élans,
avec une écriture corporelle ce qu’il faudrait des paragraphes en prose dialoguée autant que descriptive,
pour exprimer, dans la rédaction : poème dégagé de tout appareil du scribe.

(Stéphane Mallarmé)

Illustration: Isadora Duncan

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La coulée blanche du temps (Jules Tordjman)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2018



La coulée blanche du temps suggère un paysage
d’hermine. L’hiver s’est infiltré sous mes paupières
et je commence à déchiffrer son langage : un cri ample,
une ombre brusque, si bien que j’arrive aux maisons
de silence et comment les verrais-je s’écrouler ?
Je renverse le décor, je m’adosse à un arbre qui n’existe
pas, mais en quel verger me retiennent les soleils d’exil ?
L’oiseau soufré est à vrai dire une orange entre mes doigts.
Je coupe le fruit en deux. L’été se rallume d’un sang oublié.

(Jules Tordjman)

Illustration: Jan Balet

 

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TERRE ET POÉSIE (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 29 mai 2018



 

TERRE ET POÉSIE

La poésie, comme l’amour, charge de tout son contenu,
force à tous ses espaces le visage, le geste, le mot.
Sans elle, à l’instant d’être, ils seraient déjà morts —
ou cernés à jamais en leur étroite forme,
ce qui est mourir d’une autre façon.

Le roman prend corps pour ensuite se vêtir.
Prenant âme, la poésie demeure nue.

L’heure aride : des clefs sur la table et pas de porte à ouvrir.

La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne pense
de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.

La poésie n’est pas la proie du poème.
Elle assiège et s’éclipse.
Nous laissant plus gravé dans l’argile, ou plus libre d’un anneau.

Lorsqu’on a pressenti, rien qu’une fois, l’immensité de l’aventure humaine,
on peut se demander quelle force nous retient dans l’étroit.
Quelle force est là, qui fait que nous poursuivons quand même la route
sans fomenter des bouleversements et sans abattre les murs ?
La poésie — si elle s’inscrit en nous — tout en admettant de nous regarder cheminer, nous délivre.

Parfois, se mirant dans l’un de nos destins,
elle nous découvre son envers terrestre qui est l’amour.
Alors, malgré les tiraillements, nous nous sentons sauvés ;
et en réalité nous le sommes, sauvés, ici et ailleurs.
Toujours un peu en amont du dernier poème vécu, la poésie ne saurait décevoir.
Je dis : un peu, car il faut apprivoiser l’impossible ;
vouloir qu’un passage existe, à portée de voix, à portée de regard.
Ce qui nous dépasse, et dont nous portons le grain aussi
certainement que nous portons notre corps, cela s’appelle : Poésie.

Le poème se nourrit de mouvements.
Son rythme est celui de la vague, son dessein est de traverser.

Hostile aux vérités à éclipses,
le poète n’est soucieux que de l’homme à la recherche de son visage enfoui.

La poésie est naturelle.
Elle est l’eau de notre seconde soif.

Il est vital pour le poète de lever des échos et de le savoir.
Nul mieux que lui ne s’accorde aux solitudes ;
mais aussi, nul n’a plus besoin que sa terre soit visitée.

Le poète séjourne hors des enceintes.
S’il ne rompait les digues,
comment joindrait-il ses terres à la terre, et la parole aux mots ?

Si l’appel du poème n’est pas contraignant, celui de la poésie est d’une haleine.
Fièvre perpétuelle qui brûle de devenir.

Pour en épeler les signes, la poésie endosse le monde dont elle est issue.
Mais à travers l’essaim des poèmes — intacte et pourtant remuée —
la poésie demeure au futur.

En sa terre labourée, le poète — pour un temps — s’apaise du cri qu’il pousse ;
poème dans sa nuit.

Le poète avance par saccades : coups d’aile et retombées.
L’expérience lui enseigne que la chute est le présage de l’essor ;
mais, au plus sombre d’une détresse, cette mémoire est de maigre secours.

Sauvegardons à ceux qui nous ont failli le mystère entier de leur visage.
Blessés et en cause, nous voici juges, les affublant du masque odieux.
Les faiblesses d’autrui, quand elles égratignent notre susceptible peau,
nous poussent à renier tout un passé d’entente.
Tourné vers la possession, nous sommes sans perspective et sans recours.

L’amour est toute la vie. Il est vain de prétendre qu’il y a d’autres équilibres.
Le dénué d’amour trace partout des cercles dont le centre n’est pas.

Le coeur se rit de l’absurde.
Sa vérité est au midi des contradictions.

L’amour comme la mort — qui naviguent hors du temps —
lissent nos fronts, affinent nos visages.
Au bord de ce qui est vaste, le regard n’erre plus.
Et le souffle, complice de l’angoisse et des jours, trouve enfin sa paix.

(Andrée Chedid)

 

 

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UN BEAU POÈME (Maurice Couquiaud)

Posted by arbrealettres sur 13 mai 2018



 

UN BEAU POÈME

Un beau poème peut offrir aux murs de la réalité le pouvoir
des mots grimpants.
C’est sa façon de les embellir qui aide à les franchir.

*

Si je pouvais glisser un message dans le poème,
ce serait celui d’un charme secrètement inclus
dans la beauté du geste qu’il ne peut faire,
… mais qu’il suggère.

*

La vérité est rarement nue.
Elle aime les vêtements régionaux et les modes historiques.
C’est en tressant des ombres qu’elle habille nos certitudes.

*

S’attacher au néant, c’est, par méconnaissance, refuser
d’accorder plusieurs pentes à l’avenir.

*

Les gestes et les mots peuvent avoir une lointaine portée d’ogive.
L’amour est une arme de construction massive.

(Maurice Couquiaud)

 

 

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Ce pin solitaire (Ichihara No Ôkimi)

Posted by arbrealettres sur 20 septembre 2017



Ce pin solitaire,
combien de siècles
a-t-il vécus?
Le vent qu’on y
entend est si pur
qu’il suggère
la profondeur
du temps.

(Ichihara No Ôkimi)

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Nommer un objet (Stéphane Mallarmé)

Posted by arbrealettres sur 23 janvier 2017



Nommer un objet,
c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème
qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve…
Il doit y avoir toujours énigme en poésie et c’est le but de la littérature

(Stéphane Mallarmé)

Illustration: George Pyatigorets

 

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Avant de sonner à cette porte (Marie-Claire Bancquart)

Posted by arbrealettres sur 6 novembre 2016




Avant de sonner à cette porte
on tâte sa poignée
comme on prend un pouls.

Elle suggérera peut-être de partir

peut-être d’entrer
pour une vie entière ?

(Marie-Claire Bancquart)

Illustration: Glen Tarnowski

 

 

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Terre et Poésie (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 24 juin 2015




Terre et Poésie

Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ;
c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel,
sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier, ni circonscrire.

L’instant de poésie : fragile, à cause de nous qui ne savons pas séjourner ;
pas à cause d’elle, poésie, qui est égale inlassablement.

La poésie, comme l’amour, charge de tout son contenu,
force à tous ses espaces le visage, le geste, le mot.
Sans elle, à l’instant d’être, ils seraient déjà morts – ou cernés
jamais en leur étroite forme, ce qui est mourir d’une autre façon.

Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots,
dépourvus de sens pour l’oeil non exercé.

La poésie suggère.
En cela, elle est plus proche qu’on ne pense de la vie,
qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.

Nous ne donnons rien au poème qu’il ne nous rende au centuple.
Nous croyons le faire ; c’est lui qui, secrètement, nous fait.

Quand on a pris goût à l’espace sans dimension de la poésie,
on n’accepte que par à-coups
– parfois aussi par égard pour les autres –
le quotidien et les ruelles exactes.

Les habiles, les jongleurs de mots sont plus éloignés de la poésie
que cet homme qui – sans parole aucune –
se défait de sa journée, le regard levé vers un arbre,
ou le coeur attentif à la voix d’un ami.

L’appel du poème est rarement contraignant.
Le plus souvent discret, ne dirait-on pas que son premier désir
est qu’on veuille bien, tout d’abord, écouter.

Si la poésie n’a pas bouleversé notre vie,
c’est qu’elle ne nous est rien.
Apaisante ou traumatisante, elle doit marquer de son signe ;
autrement, nous n’en avons connu que l’imposture.

Tant que nous n’aurons pas résolu le problème des origines
– et i1 semble que la clef translucide ne sera jamais à notre anneau -,
la poésie gardera sa raison d’être.
De la certitude de ne jamais savoir tout à fait,
elle seule et l’amour nous consolent.

Ce qui nous dépasse, et dont nous portons le grain
aussi certainement que nous portons notre corps,
cela s’appelle : Poésie.

Le poème se nourrit de mouvements ;
mouvements de cet être intérieur que certains appelleraient « âme ».
Son rythme est celui de la vague, son dessein est de traverser.

(Andrée Chedid)

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