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Posts Tagged ‘suicide’

SUICIDE PROVISOIRE (Georges Henein)

Posted by arbrealettres sur 2 juillet 2020


 


 

Cesare Lapini  (1853)

SUICIDE PROVISOIRE

au fond des tiroirs bleus
dont les clés sont parties vers des serrures sauvages
et les lettres égarées dans la foire aux aveux
au fond des tiroirs couleur de lycéenne
entre un cigare flétri et une paire de gifles
datant du dernier scandale
il arrive de ramasser
des lèvres amères
récitant des mots proches
qui descendent comme des cailloux
la pente de la voix

des lèvres rares et brèves
qui s’ouvrent pour laisser passer
un espion déguisé en orchestre
je ne sais plus quelle symphonie
s’agrippe à un cerceau de flammes
et maintenant se dresse la fenêtre
sans âge ni lumière
soeur des lèvres amères
c’est par elle que rentrent les névroses
gantées de mains humaines
qui décapitent les femmes
après l’amour

il y a sur une certaine table
un objet qui sourit à travers tous les sommeils du monde
c’est un visage
jamais aperçu
jamais oublié
un visage que berce
l’infinissable neige du souvenir.

(Georges Henein)

Illustration: Cesare Lapini

 

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Grand monde (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2020



Grand monde

Non, mon coeur n’est pas plus grand que le monde.
Il est bien plus petit.
En lui pas même ne tiennent mes douleurs.
C’est pourquoi j’aime tant à me raconter.
C’est pourquoi je me déshabille,
c’est pourquoi je me crie,
c’est pourquoi je fréquente les journaux, je m’expose crûment dans les librairies
j’ai besoin de tous.

[…]

Jadis j’ai entendu les anges,
les sonates, les poèmes, les confessions pathétiques.
Jamais je n’ai entendu voix humaine.
En vérité je suis fort pauvre.

Jadis j’ai voyagé
en des pays imaginaires, faciles à habiter,
des îles sans problèmes, épuisantes pourtant et conviant au suicide.
Mes amis sont partis pour les îles.
Les îles perdent l’homme.
Quelques uns pourtant en ont réchappé et
ont rapporté la nouvelle
que le monde, le grand monde grandit de jour en jour,
entre le feu et l’amour.

Alors mon coeur aussi peut grandir.
Entre l’amour et le feu,
entre la vie et le feu,
mon coeur grandit de dix mètres et explose.
– Ô vie future! nous te créerons.

(Carlos Drummond de Andrade)


Illustration: William Blake

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IVRESSE DE MORT (Srecko Kosovel)

Posted by arbrealettres sur 28 février 2020



 

Otto Dix   Painting 156 [1280x768]

IVRESSE DE MORT

Tout est gris, silence, mort.
Les hommes voltigent
Comme chauves-souris
De pierre en pierre.
Exténués de vol,
Las, tués.

Leurs coeurs sont minéraux,
La sève n’irrigue plus leurs branches,
L’esprit n’enfante plus l’espoir.
Les coeurs sont secs.

Meubles à l’encan,
Coeurs au clou,
Raisons enrôlées,
La foule se pend aux croisées.

Les suicidés,
Les pendus
Oscillent aux fenêtres.

(Srecko Kosovel)

Illustration: Otto Dix 

 

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Il n’y a que la vie (Daniel Biga)

Posted by arbrealettres sur 15 décembre 2019



Illustration: Jérôme Royer
    
Il n’y a que la vie

Excusez-moi je ne vais pas très bien
mais vous non plus peut-être …
les masques que jour après jour
les masques que d’instant en instant
je porte pour me dérober à moi-même :
qui suis-je ?

une souffrance qui s’aiguise puis s’émousse
une peur qui s’épuise et se revigore
une souffrance une peur
mais il ne s’agit pas que de cela encore
derrière les mots qu’y a-t-il ? qui est là ?
derrière les mots peut-être rien n’existe
mais « rien » encore n’est qu’un mot
alors comment dire l’au-delà des mots

excusez-moi je ne vais pas très bien
mais vous non plus peut-être …
« le bonheur est une décision » (Tilman) peut-être
pourtant je n’arrive pas à la prendre
mais peut-être certains sont-ils plus doués
mais peut-être ai-je raté un aiguillage mais
je ne sais pas grand-chose je ne sais pas vraiment
effectivement j’ai l’impression de n’avoir pas décidé de ma vie
mais sans doute n’est-ce qu’une impression
ni le monde où je suis né ni la famille où j’ai grandi
ni la tristesse qui peu à peu m’a enveloppé
ni les métiers que j’ai faits ou n’ai pas faits
ni les lieux où j’ai vécu ou n’ai pas vécu
ni les femmes que j’ai aimées ou n’ai pas aimées
IL N’Y A QUE LA VIE

Martine Raymond Robert Michel Marie-Claude Yves …
le suicide fut-il votre décision ?
Laurence Jean-Claude André Christiane Tahar Rabah Gilles …
la maladie de la mort fut-elle votre choix ?

J’ai vécu légèrement sans ancre ni boussole
plus d’une fois rompant mes minces amarres flottantes
comme si j’allais mourir jeune
et voilà que je ne le suis plus
qu’il me reste peut-être même longtemps à tirer
j’appréhende ce ne sera pas facile facile
– est-ce ma seule lucidité ?
l’art d’aujourd’hui ne correspond guère à ce que je cherche
pourtant dès que j’affirme ou nie quoi que ce soit
mes propos ne sont que masques et démasques
dans son infinité de courants et de mouvances
indéchiffrables inconnus inclassifiables infigeables
IL N’Y A QUE LA VIE

[…]

(Daniel Biga)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Il n’y a que la vie
Traduction:
Editions: Castor Astral

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Votre rire est éclatant comme un bel oiseau des Iles (Jean de la Ville de Mirmont)

Posted by arbrealettres sur 6 novembre 2019



I

Votre rire est éclatant
Comme un bel oiseau des Iles.
Mais à rire on perd son temps,
O ma soeur, ma soeur fragile !

Vous savez des jeux plus fous
Que celui de « pigeon-vole ».
C’est un mauvais point pour vous,
O ma soeur, ma soeur frivole !

Vous manquez de sérieux
Et de vertus ménagères.
Vous n’irez jamais aux cieux,
O ma soeur, ma soeur légère !

II

Pourquoi ces mains, dont vous ne faites
Qu’un usage absolument vain ?
Mais quelle fête,
Quand je saisis leurs doigts divins !

Pourquoi ces yeux où ne réside
Rien du tout, pas même l’ennui ?
Mais quel suicide
Que de les perdre dans la nuit !

Pourquoi ces lèvres d’où j’écoute
Tomber des mots sans intérêt ?
Mais quelle absoute
Leur seul baiser me donnerait !

III

Le rire clair, l’âme sans reproche,
Un regard pur comme du cristal,
Elle viendra, puisque c’est fatal !
Moi, je l’attends les mains dans les poches.

A tout hasard, je me suis pourvu
D’un stock d’amour et de prévenances,
N’oubliant point qu’en cette existence
Il faut compter avec l’imprévu.

Tu n’auras donc, petite vestale,
Qu’à t’installer un jour dans mon coeur,
Il est, je crois, plus riche en couleur
Que ton album de cartes postales.

IV

Depuis tant de jours il a plu!
Pourtant, voilà que recommence
Un printemps comme on n’en voit plus,
Chère, sinon dans tes romances.

Adieu rhumes et fluxions !
Adieu l’hiver, saison brutale !
C’est, ou jamais, l’occasion
D’avoir l’âme sentimentale.

Que ne puis-je, traînant les pieds,
Et mâchonnant ma cigarette,
Cueillir pour toi, sur les sentiers,
De gros bouquets de pâquerettes !

V

Amie aux gestes éphémères,
Cher petit être insoucieux,
Je ne veux plus d’autre chimère
Que l’azur calme de tes yeux.

Pas besoin d’y chercher une âme !
De tels objets sont superflus.
Le seul bonheur que je réclame,
C’est de m’y reposer, sans plus.

Que m’importe l’horreur du vide ?
Je vais plonger, à tout hasard,
Ainsi qu’un nageur intrépide,
Dans le néant de ton regard.

(Jean de la Ville de Mirmont)

Illustration: Jeff Scher

 

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Un homme est-il déjà mort de mort pure ? (Miriam Silesu)

Posted by arbrealettres sur 1 mars 2019



 Illustration: Pascal Renoux
    
Un homme est-il déjà mort de mort pure ?
D’une mort sans autre cause que la mort ?
L’âme serait son crime, plus mystérieusement
qu’un suicide — elle n’aurait besoin d’aucune arme
et ne réclamerait pas de main extérieure… elle seule suffirait.
Oeuf et serpent, elle-même se gobant.

Tendu, le jour où l’arc se relâchera, je partirai pour toujours
dans cet univers insoupçonné où aucun miroir n’arrête l’esprit.

Je serais aussi moins fausse si j’étais moins vraie.

Être soulagée, crier dans ta poitrine, la mienne n’est pas assez grande.
Mais comment te rejoindre ?
Ma tête tranchée flotte dans la nuit.

(Miriam Silesu)

 

Recueil: Cinéraire
Traduction:
Editions: Lettres vives

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SUICIDE (Federico Garcia Lorca)

Posted by arbrealettres sur 26 février 2019



 

Nicholas Chistiakov  midday suicide

SUICIDE
(Peut-être parce que tu ne savais pas la géométrie)

L’adolescent ne se connaissait plus,
il était dix heures du matin.

Son coeur lentement s’emplissait
d’ailes brisées et de fleurs de chiffon.

Il nota qu’il ne lui restait
sur les lèvres qu’une parole.

Comme il ôtait ses gants, il tomba
de ses mains une cendre fine.

Du balcon se voyait une tour
il se sentit balcon et tour.

Il vit pour sûr le regarder
la montre captive en son boîtier.

Et son ombre étendue en paix
sur le divan de blanche soie.

Et le garçon, géométrique et roide,
d’un coup de hache brisa le miroir

Cependant qu’un grand jet d’ombre
inondait la chimérique alcôve.

(Federico Garcia Lorca)

Illustration: Nicholas Chistiakov

 

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Où se termine l’arc-en-ciel ? (Pablo Neruda)

Posted by arbrealettres sur 10 janvier 2019



Ne cesser d’attendre fait-il
plus souffrir que jamais n’attendre ?

Où se termine l’arc-en-ciel ?
Dans ton âme ou à l’horizon ?

Et si une étoile invisible
était le ciel des suicidés ?

Où sont les vignobles de fer
d’où le météore s’abat ?

(Pablo Neruda)


Illustration

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Interrogations (Gabriela Mistral)

Posted by arbrealettres sur 28 avril 2018



Interrogations

Comment dorment-ils donc, Seigneur, les suicidés ?
Un caillot sur la bouche et les deux tempes vides,
les lunes de leurs yeux blanches, écarquillées,
et les mains orientées vers une ancre invisible ?

Ou arrives-Tu quand les hommes sont partis
pour fermer leurs paupières sur leurs yeux aveugles,
pour sans douleur ni bruit disposer leurs viscères
et pour croiser leurs mains sur leur poitrine muette ?

Le rosier que sur eux arrosent les vivants,
ne donne-t-il à ses fleurs formes de blessures ?
Son parfum n’est-il âcre et sombre sa beauté ?
Des serpents tressent-ils son feuillage chétif ?

Réponds, réponds, Seigneur : Quand leur âme s’enfuit
par la porte mouillée des longues déchirures,
entre-t-elle en tes lieux fendant l’air avec calme
ou entend-on claquer des ailes affolées ?

Livide, un cercle étroit se ferme-t-il sur eux ?
L’éther est-il un champ où fleurissent les monstres ?
Dans leur effroi retrouvent-ils pourtant ton nom ?
Ou crient-ils sans espoir sur ton cour endormi ?

Un rayon de soleil les atteint-il un jour ?
Est-il une eau qui lave leurs stigmates rouges ?
Pour eux seuls tes entrailles restent-elles froides,
sourds tes tympans parfaits, à jamais clos tes yeux ?

C’est ce que l’homme affirme, égaré ou pervers ;
mais moi qui t’ai goûté comme du vin, Seigneur,
laissant les autres t’appeler sans fin Justice,
je ne te donnerai jamais qu’un nom : Amour !

L’homme a toujours été, je le sais, griffe dure ;
vertige, la cascade ; âpreté, la sierra.
Mais Toi tu es la coupe où mêlent leur douceur
les nectars de tous les jardins de cette Terre !

(Gabriela Mistral)

Illustration:John Everett Millais

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L’instinct du suicide (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 28 mars 2018



L’instinct du suicide

En forme d’oeuf, je me replie. 0 cils,
Refermez-vous sur ces fleuves opaques.
Et vous, mes bras, ne soyez que nervures
Dans une feuille et rien de plus, une ombre
Sur mes genoux délivrés, délivrés.

Le soleil fixe a partagé mes jours.
Ici l’attente, ici les vieux regrets.
S’il se pouvait qu’un vieil oeuf me recouvre,
Je dormirais parmi l’onde et les lys.

Je serais terre et porterais l’oronge
Et les poisons à l’odeur animale.
On brouterait mes paupières, ma bouche
Et je vivrais de leurs déchirements.

Oiseau, cheval devenus pourritures
Sont réunis dans la grâce d’un mot
Plus noble encore. O ma dalle funèbre,
Laissez passer la tendre mouche bleue.
Elle sera demain l’unique amour.

(Robert Sabatier)

Illustration

 

 

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