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OFFENSE (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 7 juillet 2017



 

OFFENSE

N’ayant de goût pour le granit, ô vierge,
dont j’aurais pu te le tailler,
j’ai cherché dans l’argile roumaine
ton corps svelte à l’odeur de cire.

J’ai pris la terre forte des forêts,
et, à main de potier, j’ai pétri
séparément chacun des membres
de ton petit corps, en silex léger.

Je moulai dans la verveine l’émail de tes yeux;
aux pétales profonds des roses tes paupières;
pour les sourcils les brins très minces
d’une herbe neuve née à l’aube.

J’ai copié pour le torse les cruches;
et si ma main brûlante s’attarda
à la hanche et au sein, je suis fautif,
car j’eusse dû tout arrêter à la ceinture,

et ne pas vouloir que la statue fût sensible et marchât
et pût fléchir sous mon toucher
de ce doux tourment que Dieu nous laissa,
et qui, passant par moi, vint te remplir.

Femme si chère et tentation si molle,
qui m’est si lourde maintenant que tu n’es plus,
pourquoi t’ai-je tirée de cette argile
et ne laissai la terre pour les pots ?

(Tudor Arghezi)

 
Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole
 

 

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REMINISCENCES (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 24 juin 2017



 

Brendan Monroe _Allergens_2006_723_42

REMINISCENCES

Toujours elles s’en viennent d’elles-mêmes,
les voici, toutes ces bribes devers moi :
débris plus ou moins ébréchés
de choses qu’on a mal à comprendre.
Elles n’ont pas changé depuis ce long oubli
où elles reposaient :
vieux cimetière de poupées.
Elles commencent à bouger
et à reprendre corps;
sortant de l’ombre et d’une rumeur de ruche,
ces déchirées lentement se refont :
sabots au nimbe angélique,
morceaux d’icônes, gardant comme un reproche,
quelque ébauche de bonne ou mauvaise influence,
une larme fixée dans la peinture,
une main blessée, un regard,
et, très loin, dirait-on, des cloches
ou une page de livre.
Un tesson ressuscite une amphore brisée,
le lierre mort se remet à bruisser
et, reprenant langage, tour à tour,
les voix éteintes, semble-t-il, rient ou murmurent.
Je me vois tantôt participant à la Cène,
tantôt centurion dans des massacres.
J’essaie encore la chemise de ce temps-là,
étroite et déchirée d’une blessure
que j’avais oubliée, silencieuse,
au coeur du temps.
Et si je porte la main à la déchirure
— reste de quel combat ? —
ma main glisse sur une coulure de sang.
C’est là que tout s’amasse
au gré de soi,
bouts d’évangile et copeaux de lune :
je ne puis me mentir.
Le gel me brûle, glaçon d’argent,
et les doigts dans le brouillard,
à la pointe de l’ongle, se changent
en charbons de glace.

(Tudor Arghezi)

Illustration: Brendan Monroe

 

 

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AGATES NOIRES (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 8 janvier 2017



 

Félix Vallotton   claire-de-lune-1895

AGATES NOIRES

Comme on est porté au coeur du silence
dans la profondeur de ce ravin
de la nuit pâle, comme l’est la lune
luisant aux grisailles du soir.

Comme se perd l’âme
dans des filets vagues
bercés bord sur bord,
pour la caresser.

Comme feuillets lus,
les papillons blancs cernés d’or
sur des touffes de centaurées
dansent d’une aile fine.

Crissement de soie
noyée de dentelles —
passe un vent léger
étoilé de perles
au long de ma vitre.

Dans ma tête monte
un très vieux parfum
de sein radieux
sur lequel dormait
l’iris d’un bras frêle.

Les yeux fermés, coques de fer,
distribuent leur graine menue
aux yeux d’autrefois.
Et vers le ciel ces tristes arbres :

les voici, les sombres navires
chargés d’un lest mystérieux…

(Tudor Arghezi)

Illustration: Félix Vallotton

 

 

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EXORCISME (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 25 décembre 2016



 

EXORCISME

Cadenas, qui t’a fermé
sur la porte de mon rêve ?
Où est la clé, où est notre gardien
pour qu’ils défassent le verrou,
et que nous puissions voir, au fond de notre nuit,
remuer lentement les trésors de l’azur ?
De temps à autre un pas lourdaud
s’approche… et puis il nous dépasse…
Tous les pas s’éloignent et meurent
pour ton oreille en fer, ô cadenas!
A quelque veine recourbée par-dessus toi
je crois qu’en l’air scintillent des glycines
et des volubilis aux voûtes,
des bourgeons, des raisins d’étoiles.
Qui dans notre porte mettra la clé
d’une seule étincelle ?
La lumière y pose son oeil
et dans la pièce obscure elle tente de voir.
Le cadenas la sent et il tressaille,
comme sous un baiser, avec la ténèbre.
Étoile, ne peux-tu, entrant dans son anneau,
déverrouiller le cadenas de ce silence ?

(Tudor Arghezi)

 

 

 

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MINUIT (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 25 décembre 2016



 

Jeanie Tomanek bearing [1280x768]

MINUIT

Rencontrés à la pointe de la croix
étoile et lune, face à face,
se regardent, et un à un,
les astres réveillent les noyers.

Et sur le plastron du ciel
étincellent les beaux et vigoureux
Hypérions en innombrable foule,
pleins de grâce et de volonté.

De l’ouest jusqu’à l’est
toute l’herbe dessus le ciel,
à graine menue comme grain de poivre
a fleuri et tressailli.

Et cependant qu’en bas,
parmi les poulaillers, vieillit le monde,
d’une nouvelle adolescence
chaque jour le ciel s’accroît.

(Tudor Arghezi)

Illustration: Jeanie Tomanek

 

 

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CRAYON (Tudor Arghezi)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2016



 

Alexey Slusar 1961- Ukrainian painter - Flamenco dancers -  54)

CRAYON

Avec leurs yeux comme d’un lac
tes joues me sont chères
— où se mirent l’azur et l’arbre.

Pareil à la pierre du fond
m’est cher ton sourire
— où tout blancs se glissent
de longs poissons aux yeux ronds.

Pareille à la berge dans les roseaux
ta tête m’est chère
— où dort l’araignée au duvet de l’aube.

De peine et de joie
ton corps tout entier
ne m’appartient pas.
Et pourquoi l’aimer ?

(Tudor Arghezi)

Illustration: Alexey Slusar

 

 

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