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LE ROSSIGNOL (Paul de Roux)

Posted by arbrealettres sur 12 février 2019




    
LE ROSSIGNOL

La parole s’est usée, les miettes sur la table
pèsent soudain comme l’atmosphère
où la fumée de cigarette s’est accumulée
on ouvre la fenêtre sur la nuit et la montagne
et glissent posément sur les toits, les arbres
les gammes nocturnes du rossignol
— avec des pauses où nous découvrons
des écluses en nous doucement ouvertes.

(Paul de Roux)

 

Recueil: Les pas
Traduction:
Editions: L’Alphée

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La peine avance (Lorine Niedecker)

Posted by arbrealettres sur 27 décembre 2018



 

Anna Lea Merritt Eve-in-the-Garden-of-Eden-1885-Anna-Lea-Merritt

La peine avance par vagues immenses,
elle passe, nous épargne,
Elle use de nous, nous en usons
elle est aveugle quand nous voyons

La conscience ne se limite pas
trop bonne pour y renoncer
sentirions-nous de la détresse
et sachant qu’elle cédera

(Lorine Niedecker)

Illustration: Anna Lea Merritt

 

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Combien dureront nos amours? (Baudelaire)

Posted by arbrealettres sur 19 novembre 2018


bouteille

— Combien dureront nos amours?
Dit la pucelle au clair de lune.
L’amoureux répond : — Ô ma brune,
Toujours, toujours!

Quand tout sommeille aux alentours,
Élise, se tortillant d’aise,
Dit qu’elle veut que je la baise
Toujours, toujours!

Moi, je dis : — Pour charmer mes jours
Et le souvenir de mes peines,
Bouteilles ; que n’êtes-vous pleines
Toujours, toujours!

Mais le plus chaste des amours,
L’amoureux le plus intrépide,
Comme un flacon s’use et se vide
Toujours, toujours!

(Baudelaire)

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Je te parle (Jean Pérol)

Posted by arbrealettres sur 4 novembre 2018



Illustration: Martin Jarrie
    
Je te parle

Je te parle dans la colle
au milieu d’une méduse
dans la poche glauque et molle
où les jours m’engluent et m’usent

je te parle à bouche close
sous le sparadrap des mots
je te parle à douleur close
qu’une main maintient sous l’eau

je te parle ne sais d’où
d’un vieux rêve qui s’enkyste
de la cave qui résiste
quand tout croule sous les coups.

(Jean Pérol)

 

Recueil: Poésie I (1953-1978)
Traduction:
Editions: De la Différence

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Dernière fois (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 juillet 2018



 
    
Le jour où sans le savoir
nous faisons une chose pour la dernière fois
– regarder une étoile,
passer une porte,
aimer quelqu’un,
écouter une voix –
si quelque chose nous prévenait
que jamais nous n’allons la refaire,
la vie probablement s’arrêterait
comme un pantin sans enfant ni ressort.

Et pourtant, chaque jour
nous faisons quelque chose pour la dernière fois
– regarder un visage,
nous appeler par notre propre nom,
achever d’user une chaussure,
éprouver un frisson –
comme si la première fois ou la millième
pouvait nous préserver de la dernière.

Il nous faudrait un tableau
où figureraient toutes les entrées et les sorties,
où, jour après jour, serait clairement annoncé
avec des craies de couleur et des voyelles
ce que chacun doit terminer
jusqu’à quand on doit faire chaque chose,
jusqu’à quand on doit vivre
et jusqu’à quand mourir.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Poésie verticale 15
Traduction: Jacques Ancet
Editions:

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Le vendeur de murmures (Philippe Garnier)

Posted by arbrealettres sur 24 juin 2018



murmure  b

Le vendeur de murmures

Il était une fois
Le vendeur de murmures.
Il murmurait la nuit donc
à la demande
du bout des dents
en une étrange litanie
les phrases confiées la veille à son oreille
et dont il avait la prudence
professionnelle
d’inscrire les commandes
dans des carnets
toujours petits
et qu’il parfumait
tantôt à la lavande
tantôt au patchouli
C’est qu’il n’avait jamais voulu user lui
comme les vendeurs de cris
de ces vastes camions d’amplification
qui sillonnaient le pays à grand renfort de klaxons
néons
haut parleurs et enseignes
ce qu’il vendait on l’entendait à peine

(Philippe Garnier)

 

 

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Ma Mère (Attila Jozsef)

Posted by arbrealettres sur 12 juin 2018



Ma Mère

Je la vois, tenant son bol à deux mains.
Le soir tombait, c’était dimanche.
Elle souriait en silence,
Assise un peu dans la pénombre.

Elle apportait, de chez Son Excellence,
Une assiettée, tout son dîner.
Nous nous couchions et je songeais
Qu’eux en mangeaient une marmite.

C’était ma mère, mince et bientôt morte,
Car les laveuses meurent jeunes.
Leur corps tremble sous les fardeaux,
Le repassage use la tête.

La vapeur semble un nuage apaisant
Sur le linge sale en montagnes.
Pour ce qui est de changer d’air
Les laveuses ont le grenier.

Je la vois finir, le fer à la main.
Sa taille, toujours plus fragile,
A été brisée par le capital.
Pensez-y bien, ô prolétaires!

Courbée par sa tâche, elle était pourtant
Une jeune femme et je l’ignorais.
En rêve, elle avait un tablier propre,
Parfois, le facteur lui disait bonjour.

(Attila Jozsef)


Illustration: Edgar Degas

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SONNET AU SOLEIL (Attila József)

Posted by arbrealettres sur 11 juin 2018



Illustration
    
SONNET AU SOLEIL

Sur le divan se vautre un grand soleil joueur.
Étudiant usé que nul plaisir ne tente,
Oh ! que je suis heureux ! Sa visite m’enchante.
Il semble tout empli d’une sylvestre odeur.

Il s’étire coquet, il s’étire trompeur.
Son or couvre mon front d’une caresse lente.
Qu’il est doux, le baiser, sur ma lèvrе tremblante!
Je mets sur ses genoux ma tête avec bonheur.

Ton baiser, grand Soleil, me redonne la vie.
Tes longs cheveux soyeux laissent l’âme ravie.
Et mes nerfs maladifs retrouvent leurs instincts.

La nuit tombe, j’ai peur. Reste toujours, je t’aime.
Les ombres de la nuit ont d’effrayants desseins.
Et je ne puis hélas m’incendier moi-même.

(Attila József)

Recueil: Aimez-moi – L’oeuvre poétique
Traduction: Georges Kassaï
Editions: Phébus

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LES MACHINES (Maurice Carême)

Posted by arbrealettres sur 2 mai 2018



 

LES MACHINES

Les machines avaient commencé
Par rire comme des enfants
Qui semblaient vouloir amuser
Les gens de tous les continents.

Puis elles avaient tant grandi
Qu’elles étaient devenues comme
Des adolescents, puis des hommes
Précieusement munis d’outils.

Enfin, se fiant au silence
Et à la morne indifférence
De ceux qui en usaient,

Elles se mirent lentement
A devenir ces lourds géants
Qui nous broient dans leurs rets.

(Maurice Carême)

Illustration

 

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Dès l’aube (Guy Goffette)

Posted by arbrealettres sur 25 avril 2018




    
Dès l’aube tout est dit :
les pas que nous ferons,
l’herbe en porte déjà
la trace, et nos paroles,

la brume en use le tranchant
sur le sein des collines,
l’échine bleue de la rivière
les tuiles cassées par le gel

et sur les trois notes inlassables
du merle dans le cerisier
qui émerge. Tout est dit,
mais le plus dur nous reste :

trouver la juste dédicace.

(Guy Goffette)

 

Recueil: L’adieu aux lisières
Traduction:
Editions: Gallimard

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