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UNE PIERRE (Yves Bonnefoy)

Posted by arbrealettres sur 3 juin 2022




    
UNE PIERRE

Le jour au fond du jour sauvera-t-il
Le peu de mots que nous fûmes ensemble ?
pour moi, j’ai tant aimé ces jours confiants, je veille
Sur quelques mots éteints dans l’âtre de nos coeurs.

(Yves Bonnefoy)

Recueil: 35 siècles de poésie amoureuse
Traduction:
Editions: Saint-Germain-des-Prés Le Cherche-Midi

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BERCEUSE (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 29 mars 2022




Illustration: ArbreaPhotos
    
BERCEUSE

Endormons-nous, petit chat noir.
Voici que j’ai mis l’éteignoir
Sur la chandelle.
Tu vas penser à des oiseaux
Sous bois, à de félins museaux…
Moi rêver d’Elle.

Nous n’avons pas pris de café,
Et, dans notre lit bien chauffé
(Qui veille pleure.)
Nous dormirons, pattes dans bras.
Pendant que tu ronronneras,
J’oublierai l’heure.

Sous tes yeux fins, appesantis,
Reluiront les oaristys
De la gouttière.
Comme chaque nuit, je croirai
La voir, qui froide a déchiré
Ma vie entière.

Et ton cauchemar sur les toits
Te dira l’horreur d’être trois
Dans une idylle.
Je subirai les yeux railleurs
De son faux cousin, et ses pleurs
De crocodile.

Si tu t’éveilles en sursaut
Griffé, mordu, tombant du haut
Du toit, moi-même
Je mourrai sous le coup félon
D’une épée au bout du bras long
Du fat qu’elle aime.

Puis, hors du lit, au matin gris,
Nous chercherons, toi, des souris
Moi, des liquides
Qui nous fassent oublier tout,
Car, au fond, l’homme et le matou
Sont bien stupides.

(Charles Cros)

Recueil: le chat en cent poèmes
Traduction:
Editions: Omnibus

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Jean-Daniel (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Illustration: Marfa Indoukaeva
    
Jean-Daniel

I

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches;
Et je me disais: «Tu es fou,
ah! si on te voyait, comme on se moquerait de toi! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais: « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre;
je me fâchais, je leur criais: « Ça vous regarde?
allons, tranquilles, eh! Comtesse, eh! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre;
elles s’amusent à le voir grimper:
sitôt qu’il est loin, il est oublié.
Elles ne pensent qu’à des bagues,
à des chapeaux, à des colliers;
qu’est-ce que çа leur fait qu’on souffre?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais, quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien:
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III

Je lui demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon coeur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au coeur qui aime.

Mon coeur a mal, et moi je suis
comme un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir:
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront:
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison?

V

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.

Elle a des chevaux, des boeufs et des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étames de même;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise: «Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant;
et je porterais des montagnes,
si on me disait: C’est pour Marianne.

VI

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur; on voit de loin la lampe, on dit:
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère »;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le boeuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon coeur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps entre tes dents.

A quoi songes-tu? Sais-tu que je suis là?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier dans la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent,
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent:

« Voilà Marianne avec son panier. »
Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent: «Vous avez fait
la paresseuse! »
Tu dis: « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit: « Que si! il est quatre heures et cinq! »
Et tout le monde
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon coeur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
Ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.
Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Écoute, est-ce qu’on fait un petit tour? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X

Elle m’a dit: «J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami
N’est-ce pas? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais çа vient tout tranquillement
avec le temps.
Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, çа n’empêche pas
qu’on pense parfois à des choses.

On se dit: «Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit: «Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais. »
Elle m’a dit: «Et toi, est-ce que tu m’aimes autant? »
« Ah! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches;
je fumais ma pipe, je te voyais venir;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de coeur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis: «Tant pis!» qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.
C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui se sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis: «Tout va bien»;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons,
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.
Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis: «Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

«Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant? »
Marianne n’a rien répondu.
«J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »

Marianne a secoué la tête.
«J’ai la raison que tu n’as pas,
j’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants.»

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.
« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou:
«Tu permettras que je te l’amène?…
Tu verras que j’avais raison. »

XV

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.
On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira: « On s’en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu’il n’y a pas
des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre;
iI fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, les moissons se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

VII

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais missi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins;
il étendra peu à peu son domaine;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.

Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint les mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé:
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes?

Le cadet des garçons arrive alors et dit:
«Grand’mère, la poule chante,
elle a fait l’oeuf. »
«Va voir dans la paille, mon ami.»
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Au fond de la nuit (Luc Bérimont)

Posted by arbrealettres sur 24 décembre 2021



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Au fond de la nuit, les fermes sommeillent,
Cadenas tirés sur la fleur du vin,
Mais la fleur du feu y fermente et veille
Comme le soleil au creux des moulins.

Aux ruisseaux gelés la pierre est à fendre
Par temps de froidure, il n’est plus de fous,
L’heure de minuit, cette heure où l’on chante
Piquera mon cœur bien mieux que le houx.

J’avais des amours, des amis sans nombre
Des rires tressés au ciel de l’été,
Lors, me voici seul, tisonnant des ombres
Le charroi d’hiver a tout emporté.

Pourquoi ce Noël, pourquoi ces lumières,
Il n’est rien venu d’autre que les pleurs,
Je ne mordrai plus dans l’orange amère
Et ton souvenir m’arrache le cœur.

(Luc Bérimont)

 

 

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La pierre (Mohammed Dib)

Posted by arbrealettres sur 9 novembre 2021


coeur-pierre

Il prit la pierre,
Le silence en était lourd.

L’enfant la déposa. Le secret
Veilla au bord du chemin.

Puis les feuilles
Firent de l’ombre.

(Mohammed Dib)

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La durée des villages (Jean Follain)

Posted by arbrealettres sur 30 septembre 2021




La durée des villages est dans l’ordre profond
et leur eau à canards veille.

(Jean Follain)

 

 

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RENCONTRES (Herri Gwilherm Kèrourédan)

Posted by arbrealettres sur 21 juillet 2021



RENCONTRES

I

dites-nous si les fleurs extasiées
furtives douces sous la lune
veillent ou somnolent dans vos doigts

jeunes filles sur vos lèvres peintes
retenez l’appel de nos ombres
fugitives au milieu des fleurs

II

l’océan — une barque dans le soleil du soir
quelques dessins légers sur les sables
des mains prises dans un galet creux
viennent les houles le ciel nu et l’ombre des bras

III

voici que se brise le jour
sur les rives de nos rencontres

ouvrez votre paume à l’oiseau
sans un repos son vol se meurt

effleurez à peine la terre
d’un geste de danseuse vague

enfant étroite de la nuit
dans les plis froids de nos baisers

(Herri Gwilherm Kèrourédan)

Illustration: Myrtille Henrion Picco

 

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LE POÈTE (Alfred de Musset)

Posted by arbrealettres sur 12 juillet 2021



LE POÈTE

Du temps que j’étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau :
A la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur sa main,
Et resta jusqu’au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j’allais avoir quinze ans
Je marchais un jour, à pas lents,
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d’un arbre vint s’asseoir
Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;
Il tenait un luth d’une main,
De l’autre un bouquet d’églantine.
Il me fit un salut d’ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.

A l’âge où l’on croit à l’amour,
J’étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s’asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;
D’une main il montrait les cieux,
Et de l’autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu’un soupir,
Et s’évanouit comme un rêve.

A l’âge où l’on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s’asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

(Alfred de Musset)


Illustration: René Magritte

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ELCA ET MONTGÓ (Francisco Brines)

Posted by arbrealettres sur 6 juillet 2021



IN MEMORIAM, THE SPANISH POET FRANCISCO BRINES
Francisco Brines, receiving at his home Elca, Oliva
from the Spanish king and queen the Cervantes Prize, 12th May 2021
    
Poem in French, Spanish, Dutch, English, Italian, German, Portuguese, Sicilian,
Romanian, Polish, Greek, Chinese, Arab, Hindi, Japanese, Farsi, Icelandic, Russian,
Filipino, Hebrew, Tamil, Kurdish, Bangla, Irish, Serbian, Macedonian, Armenian,
Malay, Indonesian, Catalan

Poem of the Week Ithaca 687 « ELCA AND MONTGÓ » FRANCISCO
BRINES, Spain (1932─2021)
de “Poesía completa 1969─1997”, Tusquets Editores
– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt

***

ELCA ET MONTGÓ
à Angelika Becker

La sombre mort des orangers
m’éblouit ;
la lune se lève orange et sèche
derrière une mer de plomb.
Dans le lointain, la montagne exhale un air
bleu ; la mer la rend humide,
s’y abandonne. Et ainsi depuis des siècles
l’ombre tombe sur la douleur de sa rudesse.
Les maisons ouvrent leurs paupières,
le versant s’illumine, vibrant
le cœur aspire à des êtres qu’il ne connaît pas ;
et le souvenir en rappelle d’autres.
Invisible un arôme de jasmin pénètre
ma chemise, éloigne un peu de sueur de ma peau ;
et cette poussière que le vent dépose
a disparu dans la nuit,
sourd fossoyeur de mon temps.
Le jour était compatissant,
et la terre épuisée reconnaissante,
avec amour je veille sur la tendresse
avec laquelle je meurs aujourd’hui.

Traduction de Elisabeth Gerlache

(Francisco Brines)

***

ELCA Y MONTGO

A Angelika Becker

La tenebrosa
muerte de los naranjos
deja ciegos mis ojos;
anaranjada y seca, sale la luna
detrás de un mar de plomo.
Lejana, la montaña respira un aire
azul; la moja el mar,
en él descansa. Y así la sombra cae,
desde siglos, sobre el dolor de su dureza.
Abren los párpados las casas,
se enciende la ladera, tembloroso
añora el corazón seres que desconoce;
y al recuerdo regresan otros seres.
Invisible, un aire de jazmín
penetra en mi camisa, de mi carne separa
leve sudor; y este polvo soplado
se ha perdido en la noche,
sorda sepulturera de mi tiempo.
Fue el día piadoso,
y a la tierra gastada, agradecido,
miro con buen amor,
por la delicadeza con que hoy muero.
FRANCISCO BRINES

***

ELCA EN MONTGÓ
Voor Angelika Becker

De duistere dood van de sinaasappelbomen
verblindt mijn ogen;
oranje en droog komt de maan op
achter een zee van lood.
In de verte, ademt de berg een blauwe
lucht; de zee maakt hem vochtig,
rust erop uit. Zo valt sinds eeuwen
de schaduw op de pijn van zijn hardheid.
De huizen openen hun ogen,
de helling van de berg licht op, trillend
hunkert het hart naar wezens die het niet kent;
en de herinnering roept andere wezens terug.
Onzichtbaar doordringt een geur van jasmijn
mijn hemd, verwijdert wat zweet van mijn huid;
en dit aangewaaid stof
is verdwenen in de nacht,
dove doodgraver van mijn tijd.
De dag was meedogend,
en de uitgeputte aarde dankbaar,
liefdevol bescherm ik de tederheid
waarmee ik heden sterf.

Vertaling Germain Droogenbroodt

***

ELCA AND MONTGÓ *

* Elca, name of Brines house, Montgo, mountain range, seen from his house
To Angelika Becker
The dark death of the orange trees
blinds my eyes;
orange and dry, rises the moon
behind a sea of lead.
In the distance, the mountain breathes blue air;
the sea wets it, in its slumber. And so the shadow falls,
for centuries, over the ache of its roughness.
The houses open their eyelids,
the hillside lights up, trembling,
the heart yearns for beings it does not know;
and other beings return to remembrance.
Invisible, an air of jasmine
penetrates my shirt, from my flesh it lifts
light sweat; and this blown dust
is lost in the night,
deaf gravedigger of my time.
It was the merciful day,
and to the worn-out earth, grateful,
I look lovingly,
for the gentleness with which I die today.

Translation Germain Droogenbroodt – Stanley Barkan

***

ELCA E MONTGÓ *

Elca: casa de Brines, Montgo. Monti vicino della casa,
al Angelika Becker
La tenebrosa morte degli alberi di arancio
acceca i miei occhi;
arancione e secca, sorge la luna
dientro un mare di piombo.
Distante, la montagna respire l’aria blu;
il mare la bagna, nel suo sonno. E così cala l’ombra,
per secoli, sul dolore della sua durezza.
Le case aprono le loro palpebre,
si illuminano le colline, tremolanti,
il cuore brama esseri che non conosce;
mentra altri esseri tornano alla memoria.
Invisibile, un sentore di gelsomino
penetra la mia camicia, dalla mia carne separa
un sudore leggero; e questa polvere soffiata via
si perde nella notte,
becchino sordo del mio tempo.
È stato un giorno pietoso,
e per la logora terra, grato,
ho lo sguardo amorevole,
per la dolcezza con cui muoio oggi.

Traduzione di Luca Benassi

***

ELCA ET MONTGÓ
für Angelika Becker

Der dunkle Tod der Orangenbäume
blendet meine Augen;
orange und trocken, geht der Mond auf
hinter einem Meer aus Blei.
In der Ferne atmet der Berg blaue Luft aus;
benetzt das Meer,
ruht darin aus. Und so fällt, seit Jahrhunderten,
der Schatten auf den Schmerz seiner Härte.
Die Häuser öffnen ihre Augenlider,
der Hang leuchtet auf, und zitternd
sehnt sich das Herz nach Wesen die es nicht kennt
und in der Erinnerung tauchen andere Wesen auf.
Unsichtbar, durchdringt ein Hauch von Jasmin
mein Hemd, nimmt von meiner Haut leichten Schweiß;
und dieser verwehte Staub
ist in der Nacht verloren,
taube Totengräber meiner Zeit.
Es war der fromme Tag,
und auf die abgenutzte Erde, dankbar,
schaue ich liebevoll,
für die Sanftheit, mit der ich heute sterbe

Übersetzung Germain Droogenbroodt – Wolfgng Klinck

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ELCA E MONTGÓ *
Para Angelica Becker

A tenebrosa morte das laranjas
deixa cego os meus olhos;
alaranjada e seca sai a lua
detrás de um mar de chumbo.
Distante, a montanha respira um ar
azul; o mar a molha,
nele descansa, assim a sombra cai,
desde séculos, desde a dor de sua dureza.
Abrem as pálpebras as casas,
acende-se a ladeira, já tremendo
sente falta o coração de seres estranhos;
e à memória regressam outros seres.
Invisível, um ar de jasmim
penetra em minha camisa, da minha carne separa
leve suor; e este pó que é um sopro
perdeu-se pela noite,
surda sepultura desse meu tempo.
Foi o dia piedoso,
e para a terra gasta, agradecido,
olho amorosamente,
com a delicadeza com que hoje morro.

Tradução ao português: José Eduardo Degrazia.

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ELCA E MONTO
A Anglelika Becker

La tinibrusa
Morti di l’aranci
M’annorba l’occhi
Aranciata e sica, nchiana la luna
Darreri un mari di chiummu.
Luntanu la muntagna rispira n’aria
Azzola; lu mari l’abbagna,
Si riposa in iddu. E d’accussì l’ummira cadi
Di seculi, supra lu duluri di la so durizza.
Li casi aprunu li so pinnulara,
Li pinnini s’addumanu, trimanti
Lu cori spinna pi esssiri ca non canusci
E autri essiri tornanu a la mimoria.
…nvisibili, n’aria di girsuminu
Penetra nta me cammisa ,sipara
Di la me peddi lu liggeru suduri; e sta purviri ca vola
Si pirdiu nta la notti,
Surdu sepulturariu dû me tempu.
La jurnata fu piatusa
E la terra scunzata, cuntentu
Taliu cu bon amuri
Pir la dilicatizza cu la quali oy moru.

Traduzioni in sicilianu di Gaetano Cipolla

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ELCA ȘI MONTGÓ *
pentru Angelika Becker

Tenebroasa moarte a portocalilor
îmi lasă ochii orbi;
portocalie și ofilită, răsare luna
din dosul mării plumburii.
În depărtări, muntele suflă aer
albastru; e înmuiat de marea
în care odihnește. Și astfel, umbra cade,
pe veci acoperind asprimea suferinței.
Casele își deschid pleoape,
se aprinde panta, și, tremurătoare,
inima duce dorul făpturilor pe care nu le-a cunoscut;
iar în memorie revin alte ființe.
Imperceptibilă, o boare de iasomie
îmi intră sub cămașă, de carne desprinzându-mi
sudoarea diafană; și praful adiat,
în noapte se destramă,
surd mi-e groparul timpului.
A fost pioasă ziua,
iar glia consumată,
cu dragoste o contemplu, îi sunt îndatorat,
pentru delicatețea cu care astăzi mor.

Traducere Gabriela Căluțiu Sonnenberg

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ELCA I MONTGÓ
Angelice Becker

Mroczna śmierć pomarańczowych drzew
poraża moje oczy,
pomarańczowa i sucha − wschodzi księżyc
zza ołowianego morza.
W oddali góra oddychająca błękitnym powietrzem;
morze ją oblewa, a ona spoczywa w nim. I cień pada
od wieków na twardy jej ból.
Domy otwierają powieki,
zapalają się zbocza wzgórz, migocą,
tęskni serce do istot, których nie rozpoznaje,
gdy inne istoty powracają do pamięci.
Niewidoczny jaśminowy powiew
przenika w moją koszulę, odrywa od ciała
delikatny pot; i ten wypełniający kurz
zagubił się w nocy, głuchej,
która pogrzebała mój czas.
Dzień ten był w miłosiernym żalu
i na tę ziemię wykorzystaną,
patrzę z miłością, wdzięczny
za tę lekkość, z jaką dziś umieram.
Przekład na polski: Mirosław Grudzień – Małgorzata Żurecka

Translation into Polish by : Mirosław Grudzień – Małgorzata Żurecka

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ΕΛΚΑ ΚΑΙ ΜΟΝΤΓΚΟ

Για την Αγγέλικα Μπέκερ
Ο μαύρος θάνατος των πορτοκαλόδεντρων με τυφλώνει,
Πορτοκαλί και αφυδατωμένο το φεγγάρι
Υψώνεται πίσω απ’ τη μολυβένια θάλασσα,
στον ορίζοντα, το βουνό αναπνέει γαλανό αέρα
καθώς η θάλασσα δροσίζει τον ύπνο του. Έτσι
πέφτει κι ο ίσκιος, αιώνες τώρα, πάνω απ’ τον πόνο
της αγριάδας του.
Τα σπίτια ανοίγουν τα ματόκλαδα τους
η βουπλαγιά φωτίζεται, τρεμουλιαστά,
η καρδιά ποθεί άγνωστους ανθρώπους
που επιστρέφουν στη μνήμη της.
Αόρατος αγέρας με άρωμα γιασεμιού
εισχωρεί στο πουκάμισο μου, εντείνει
τον ιδρώτα του δέρματος μου κι αυτή
η σκόνη που αιωρείται χάνεται στη νύχτα
μουγγός νεκροθάφτης του χρόνου μου.
Ήταν η μέρα που συγχωρούσε και
στη ταλαίπωρη γη φαίνομαι αξιαγάπητος
μέσα στην αξιοπρέπεια που πεθαίνω σήμερα.
Μετάφραση Μανώλη Αλυγιζάκη

Transllation into Greek by Manolis Aligizakis

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埃尔卡和蒙哥

致安吉丽卡·贝克尔
这些橘子树的黑暗死亡
蒙蔽了我的眼睛;
橘黄和微薄的月亮,在
铅的海洋后面升起。
在远方,那座山呼吸着蓝空气;
大海湿润了它,在它睡时。所以几世纪了,
阴影降落在它粗糙的痛苦上。
房子睁开了它们的眼睛,
山坡上的灯光亮了,颤抖着
心渴望它不了解的生命;
而其它生命回归记忆。
隐隐约约,一股茉莉花气息
透过我衬衫,从我的肉体提取
轻微的汗;还有这扬尘
迷失于夜晚,
我那个时代的聋哑掘墓人。
那曾是仁慈的日子,
且对那疲惫的大地,感恩不尽,
我用心地寻找,
我今天死去的柔和方式。
原 作:西班牙 弗朗西斯科·布里内斯(1932-2021)
英 译:比利时 杰曼·卓根布鲁特-斯坦利·巴坎
汉 译:中 国 周道模 2021-6-3

Translation into Chinese by William Zhou

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إلى أنجيليكا بيكر

ِر البرتقال أعمى بصري،
المو ُت القاتم ألشجا
َف بحر رصاصي.
يتوارى القمُر الشاحب الجاف خل
وفي األفُق البعيد ين ُّث الجب ُل هوا ٌء أزرق؛
فير ّطبه البح ُر خالل ُسباته. بعدها يسود ال ِظ ّل لقرون على وجع المعاناة.
تشرعُ البيوت أبوابها،
ويُضيء جانب التِالل،
فيشتاق القل ُب ال ُمرتجف إلى أشخا ٍص ال يعرفهم.
وإلى آخرين تجي ُش بهم الذكريات.
ا خفيفًا،
ّل من لحمي إلى قميصي، لينضح عرقً
يضوعُ عبق الياسمين الالمرئي فيتسل
يتوارى هذا الغُبار الخان ُق في جو ِف الليل،
ار قبور أصٌم ٍٍ في هذا الزمان.
مثل حفّ
كان يوم الرحمة،
أشعُر باالمتنان لألرض البالية،
ّع بشغ ٍف لموتي اللطيف ذاك الذي يبدو وشي ًكا.
وأتطل

Translation into Arab by Sara Slim

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एल्का और मोंटगोज़

एंजेलिका बेकर को
संतरेके पेडों की कािी मौत
मेरी आँखों को अंधा कर देता है;
नारंगी और सूखा, चाँद उगता है
सीसेके समुद्र के पीछे।
दरूी में, पहाड नीिी हवा मेंसांस िेता है;
समुद्र उसेगीिा कर देता है, उसकी नींद में।
और इसलिए छाया गगरती है,
सददयों से, अपनेखुरदरापन के दददपर।
घरों की पिकें खुि जाती हैं,
पहाडी रोशनी करती है, कांपती है,
ददि उन प्राणियों के लिए तरसता हैजजन्हेंवह नहींजानता;
और अन्य प्रािी याद मेंिौट आतेहैं।
अदृश्य, चमेिी की हवा
मेरी कमीज मेंघुस जाता है, मेरेमांस सेवह उठ जाता है
हल्का पसीना; और यह उडती धूि
रात मेंखो जाता है,
मेरेसमय का बहरा कब्र खोदनेवािा।
यह दयािुददन था,
और घघसी-पपटी धरती के लिए, आभारी,
मैंप्यार सेदेखता हूँ,
उस नम्रता के लिए जजसके साथ मैंआज मरा।

Hindi translation by JyotirmayaThakur.

***

エルカとモントゴ

〜アンジェリカ・ベッカーへ
柑橘の木の暗い死は私を盲目にした
オレンジ色の乾いた月は
鉛の海の後ろに昇る
遠くには山が青い空気を吸い込む
海がそのまどろみの中でまわりを湿らせ
そして影が降りてくる
何世紀も、何世紀も
その荒々しい痛みでもって
家々は瞼を開く
山腹は灯りをともし、震えている
心は未だ知らない存在にあこがれ、
他のものは記憶に戻ることを願う
目に見えない、ジャスミンの香りは
着ているシャツを通り抜け、
私の肉体を軽く汗ばませる
そしてこの飛ばされた細粉は
夜になると消えて無くなるのだ
現代の耳聞こえぬ墓掘り人である
安楽な一日であった
そして疲れ果てた地球に感謝する
優しさを持って今日死んでいく私は
愛に包まれている

Translation into Japanese by Manabu Kitawaki

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الکا و مونتگو

برای آنجلیکا بکر
مرگ سیاه درختان پرتقال چشمانم را نابینا می کند؛
نارنجی و خشک، ماه طلوع می کند
از پشت دریای سرب .
از دوردست ها، کوه هوای آبی را استنشاق می کند؛
دریا مرطوبش می کند، در خوابی سبک. و سایه ها بر او می افتند،
برای قرنها، بر روی درد ناهمواری آن.
خانه ها پلک هایشان را باز میکنند،
دامنهی تپه روشن می شود، میلرزد،
قلب برای آنانی که نمی شناسد خمیازه میکشد
و آنانی دیگر که به یاد می آوری .
نامرئی، هوای یاسمن
به. پیراهنم نفوذ می کند، بدنم عرق سبکی می کند؛
و گرد و خاکی که بلند شده
در شب گم می شود،
گورکن ناشنوای زمان من.
آن روز پر رحمت بود .
و به زمین فرسوده سپاسگزار،
من عاشقانه نگاه می کنم،
بخاطر لطافتی که امروز با آن می میرم .
فرانسیسکو برینس، اسپانیا،) ۲۰۲۱ -۱۹۳۲ )
ترجمه: سپیده زمانی

Translation into Farsi by Sepideh Zamani

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ELCA OG MONTGÓ *

1 Elca er hús skáldsins og Montgó er fjallið sem blasir við úr
Til Angeliku Becker
Dimmur dauði appelsínutrjánna
blindar augu mín;
appelsínugulur og þurr rís máninn
handan við blágráan sjó.
Í fjarska andar fjallið bláu lofti;
sjórinn vætir það í svefni. Og þannig fellur skugginn
öldum saman yfir úfna kvöl þess.
Húsin opna augun,
hlíðin ljómar upp, skelfur,
hjartað þráir óþekktar verur;
og aðrar verur minna á sig.
Ósýnilegur jasmínuilmur
smýgur í skyrtuna mína, lyftir frá holdinu
léttum svita; og rjúkandi rykið
hverfur inn í nóttina,
daufdumban grafara tíma míns.
Það var hinn náðuga dag,
og til örmagna jarðar
lít ég í ást og þakklæti,
fyrir hvað ég fæ hægt andlát í dag.
Þór Stefánsson þýddi

Translation into Icelandic by Þór Stefánsson

***

ЭЛЬКА И МОНТГО

Посвящается Анжелике Бекер
Темная смерть апельсиновых деревьев
ослепляет мне глаза;
оранжево и сухо всходит луна
из моря свинца.
Вдалеке дышит гора голубым
воздухом; он влажен из-за моря,
он отдыхает. Так падает веками
тень на боль его резкости.
Дома открывают глаза,
горный склон проясняется, дрожа,
сердце стремится к тем существам, которых еще не знает;
а воспоминания возрождают других существ.
Невидимо проникает запах жасмина сквозь
мою рубашку, убирает немного пот с кожи;
и эта прилетевшая пыль
исчезает в ночи,
глухом могильщике моего времени.
День был милостив,
и на истощенную землю смотрю я
с благодарностью за нежность,
с которой сегодня я умру.
Перевод на русский язык Дарьи Мишуевой

Translation into Russian by Daria Mishueva

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ELCA AT MONTGÓ *

name of Brines house, Montgo, mountain range, seen from his house
Para kay Angelika Becker
Ang madilim na pagkamatay ng mga puno ng kahel
ay bumubulag sa aking mga mata;
kulay kahel at tuyot,sumisikat na ang buwan
sa likod ng dagat na kulay kalawang.
Sa di kalayuan, ang bundok ay huminga ng kulay bughaw na hangin;
ginising ito ng dagat, sa kanyang pagkakatulog. Kaya ang anino ay nahulog
daang taon, nagtiis sa pagiging magaspang nito.
Ibinukas ng mga tahanan ang talukap ng kanilang mga mata
nagniningning ang gilid ng burol, nanginginig,
nananabik ang puso sa mga nilalang na hindi nito nakikilala;
at ang ibang nilalang na bumalik sa alaala.
Hindi nakikita. Hanging amoy sampaguita
ay nanuot sa aking damit, mula sa aking katawan ay
bahagya akong pinawisan;at ang hinipan na alikabok
ay nawala sa gabi,
binging tagahukay ng aking libingan sa aking panahon.
Ito ang araw ng maawain
at sa pagod ng lupa, nagpapasalamat,
Nagmumukha akong mapagmamahal
dahil sa kahinahunan na kung saan ako ay namatay ngayon

Translation into Filipino by Eden Soriano Trinidad

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אלקה ומונטגו* / פרנציסקו בריינס

לאנג’ליקה בקר
הַ מָּ וֶת הָּ אָּ פֵ ל שֶ ל עֲצֵי הַ תַ ּפּוז
מְ סַ מֵ א אֶ ת עֵ ינַי;
כָּתֹם וְיָּבֵ ש , עֹולֶ ה הַ יָּרֵ חַ
מֵ אֲחֹורֵ י יָּם שֶ ל עֹופֶרֶ ת.
בַ מֶ רְ חַ קִּ ים, הָּ הָּ ר נֹושֵ ם אֲוִּיר כָּחֹל;
הַ יָּם מַ רְ טִּ יב זֹאת, בִּ שְ נָּתֹו. וְכְָּך נֹופֵ ל הַ צֵל,
מֵ אֹות בַ שָּ נִּים, מֵ עַ ל לִּ כְאֵ ב חִּ סְ ּפּוסֹו.
הַ בָּ תִּ ים ּפֹותְ חִּ ים אֶ ת שְ מּורֹות עֵ ינֵיהֶ ם,
צֶלַ ע הָּ הָּ ר מּואָּ ר, רֹועֵ ד,
הַ לֵ ב מְ יַחֵ ל לִּ בְ רִּ יֹות שֶ אֵ ינֹו מַ כִּיר;
ּובְ רִּ יֹות אֲחֵ רֹות חֹוזְ רֹות אֶ ל הַ זִּ כָּרֹון.
בִּ לְ תִּ י נִּרְ אֶ ה, אֲוִּיר יַסְ מִּ ין
חֹודֵ ר לְ חֻ לְ צָּתִּ י, מִּ בְ שָּ רִּ י הּוא מֵ רִּ ים
זֵעָּ ה קַ לָּ ה; וְאֹותֹו אָּ בָּ ק נִּשָּ א
אֹובֵ ד בַ לַ יְלָּ ה,
קַ בְ רָּ ן חֶ רֶ ש שֶ ל זְ מַ נִּי.
זֶה הָּ יָּה יֹום רַ חּום,
וַאֲנִּי מַ בִּ יט בְ אַ הֲ בָּ ה
אֶ ל הָּ אֲדָּ מָּ ה הַ שְ חּוקָּ ה, אֲסִּ יר תֹודָּ ה,
בְ שֶ ל הָּ עֲדִּ ינּות עִּ מָּ ּה אֲנִּי מֵ ת הַ יֹום.

Translation into Hebrew by Dorit Weisman

***

எல் க ோவும் மோண் ட்க ோவும்!

அஞ்செலிகா செக்கருக்கு
ஆரஞ்சு மரங்களின் இருண் ட இறெ்பு
என் கண் களள குருடாக்குகிறது!
ஆரஞ்சும், காய்வதும் செட்கடலின் பின்னாெ்
ெந்திரளன எழுெ்புகிறது.
ச ாளெவிெ் மளெ நீ ெக்காற்ளற சுவாசிக்கிறது
கடெ் ஈரமாக்குகிறது அ ன் தூக்க ்திெ்.
எனவவ நிழெ் ொய்கிறது நூற்றாண் டுகளுக்கு
கடுளமயான வலிக்கு வமவெ
வீடுகள் கண் இளமகளள ்திறக்கின் றன
மளெெ்ெக்கம் நடுங்கிக்சகாண் வட சவளிெ்ெம் ருகிறது
ச ரியா ளவகள் குறி ்து இ யம் விம்முகிறது
மற்றளவகள் நிளனவிற்கு ்திரும்புகின் றன!
மெ்லிளகயின் மணம், காற்று கண் களுக்கு ்ச ரிவதிெ்ளெ
எனது ெட்ட்ளடளய ்துளள ்து, எனது ெள யினின்று
சிறு வியர்ளவளய எழுெ்புகிறது. அடிக்கெ்ெட்ட இந் ்துகள்
இரவிெ் இழக்கெ் ெடுகிறது!
எனது காெ ்தின் செவிட்டு க்கெ்ெளற வ ாண் டி!
அது ஒரு இரக்கம் நிளறந் நாள்
ொழ்ெட்ட பூமி நன்றிொராட்டுகிறது!
அளமதியுடன் நான் இறக்கும் இந் நாளள
வநெ ்வ ாடு வநாக்குகிவறன்!
ஆக்கம்/சமாழிமாற்றம்

Translation into Tamil by Dr. N V Subbaraman

***

ELKA Û MONTGO
Bona Angelika Becker

Mirina tarî ya dara piruqalê
çevhên min ronîdike;
pirtuqalî û hişkanî
hêv hiltê li paş zeryayeke zirêçî.
Ji dûr ve çiya hinase bi bayê hişîn dike,
zeryayê şildike,
tê de vedihese.
Û weha ji sedsalan ve sî
bi ser êşên wî yî giran de têxwr.
Xanî pîloyên xwe vedikin,
kendal direwşe û dilerze,
dil meraqdike, zanebe tiştên nenas
û di bîranînê de zanînên din xwe pêşdadidin.
Nexwiya ye, sirîweyeke jasemînê bîhndide,
kurtikê min ji tena min bi xwîyeke sivik şildibe
û ev toza radibû bi şev
hinda bû
gorkolên ker ên dema min.
Ew rojeke baweriyî bû
û li ser erda pir hatiye bikaranîn, spasdarî,
bi dilxweşî mêzedikim,
bi dilovaniya, ku ez îro dimirim.
Translation into Kurdish by Hussein Habasch
Zirêç: qurşîn, رصاص ,sî: sih, sêber, pîlo: palîk, bêlo, qepûlk,جفن , sirîwe: sirwe, şine,
şineba.

***

এলকা এবং মন্টগ া

অ্যাঞ্জেলিকা বেকাঞ্জেে কাঞ্জে
কমিা গাঞ্জেে অ্ন্ধকাোচ্ছন্ন মৃত্য য
অ্ন্ধ কঞ্জে আমায়;
কমিা আে শুষ্ক,
চাাঁদ উঞ্জে অ্োলেত্ সাগে প্রাঞ্জে ।
দূঞ্জে, পেবত্ বেয় েীি োত্াঞ্জসে শ্বাস-প্রশ্বাস;
আে সাগে এই ত্ন্দ্রাঞ্জত্, লেমলিত্ হয় । আে ত্াই োয়া বেঞ্জম আঞ্জস,
আে শত্ কাি ধঞ্জে, এই রুক্ষত্াে বেদোয় ।
োল়িগুলি খযঞ্জি বদয় ত্াঞ্জদে বচাঞ্জখে পাত্া,
পেবত্ পাশ আঞ্জিালকত্ হয়, কাাঁপঞ্জত্ থাঞ্জক,
লকো কাে জেয হৃদয় আকুি হয় বকাে লকেযো বজঞ্জেই;
এেং অ্েযােয সে লকেযস্মলৃত্ হঞ্জয় লিঞ্জে আঞ্জস ।
অ্দৃশয, জযাঁ ইিয ঞ্জিে োত্াস
প্রঞ্জেশ কঞ্জে আমাে বপাশাঞ্জকে লিত্ঞ্জে, আমাে শেীে বথঞ্জক এই গন্ধ
উঠিঞ্জয় বেয় ঘাঞ্জমে গন্ধ; আে এই উঞ্জ়ি যাওয়া ধযঞ্জিা
হালেঞ্জয় যায় োঞ্জত্ে গিীঞ্জে,
আমাে সমঞ্জয়ে েলধে কেে বখাদক ।
এটি লেি একটি ক্ষমাে লদে,
আে এই জীর্বপৃলথেীঞ্জত্, কৃ ত্জ্ঞ আলম,
িাঞ্জিাঞ্জেঞ্জস বচঞ্জয় বচঞ্জয় বদলখ,
বকামিত্াে জেয বয েম্রত্ায় আলম মৃত্য যঞ্জক আহ্বাে কলে আজঞ্জকে এই লদঞ্জে
ফ্রালিসঞ্জকা লিেস, বেে (১৯৩২-২০২১)
ইংঞ্জেলজ অ্েযোদ জাঞ্জমবইে বরাঞ্জজেব্রুড্ট – স্ট্যােলি োেকাে

Translation into Bangla by Tabassum Tahmina Shagufta Hussein

***

ELCA AGUS MONTGÓ
Do Angelika Becker

Baineann bás gruama na gcrann oráistí
an t-amharc as mo shúl.
Éiríonn gealach ócair ón bhfarraige liath,
is dúisíonn an sliabh óna mharbhshuan.
Titeann scáth ar na beanna,
trasna na creácha gairbhe;
osclaíonn na tithe mogaill na súl,
Bíonn cumha ag an gcroí i ndiaidh daoine
gan aithne;
Dealraíonn cuid eile ón gcuimhne bhuan.
Dofheicthe, séideann cumhra seasmaine
trí mo léine, is fágann allas éadrom
mar dhusta ar an oíche.
Lá trócaireach ba ea é,
breathnaím le buíochas is cion
ar an gcré spíonta seo, bodharuaigh mo shaoil,
an lá bog is séimh ar a fhaighimse bás.

Aistrithe go Gaeilge ag Rua Breathnach

***

ELCA I MONTGÓ
Angeliki Becker

Tamna smrt pomorandžinog drveća
me zaslepljuje;
mesec suv, boje pomarandže se uzdiže
iza olovnog mora.
U daljini,planina diše plavi vazduh;
more ga vlaži, u svojoj pospanosti. I tako senka se
širi,
vekovima, preko pepela njegove uzburkanosti.
Kuće otvore očne kapke,
padine se osvetle, drhteći,
srce čezne za bićima koje ne zna,
i priseća se drugih.
Nevidljiv vazduh od jasmine
prodire kroz moju košulju, sa mog tela podiže
znoj; i oduvana prašina
se gubi u noć,
koja je gluv grobar mog vremena.
Bio je to milostiv dan,
i zahvalan iscrpljenoj zemlji
tražim s ljubavlju,
blagost s kojom umirem danas.
Sa engleskog prevela S. Piksiades

***

ЕЛКА И МОНТГО

На Анџелика Бекер
Мрачната смрт на портокаловите дрвја
ми ги заслепува очите;
портокалова и сува, месечината се крева
зад море од олово.
Во далечината, планината дише син воздух;
морето го навлажнува, во својата дремка. И така сенката паѓа,
со векови, над болката од сопствената грубост.
Куќите ги отвораат капаците,
падината се осветлува, треперејќи,
срцето копнее за битија што не ги познава;
додека други битија се враќаат во сеќавањето.
Невидлив, воздухот со мирис на јасмин
навлегува во мојата кошула, од моето тело подигнува лесна пот; а овој оддуван
прав се губи во ноќта,
глув гробокопач на моето време.
Беше тоа еден милозлив ден,
благодарен на износената земја,
Со љубов гледам во
нежноста со која умирам денес.
Превод од англиски на македонски: Даниела Андоновска-Трајковска/

Translation from English into Macedonian: Daniela Andonovska-Trajkovska

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Իսպանացի բանաստեղծ Ֆրանսիսկո Բրինեսի հիշատակին

Էլկա Անդ Մոնտգո
Անժելիկա Բեքըրին
Նարնջագույն ծառերի մութ մահը
կուրացնում է աչքերս՚:
Նարնջագույնն ու չորը բարձրացնում են լուսինը
կապարե ծովի ետևում:
Հեռվում սարը կապույտ օդ է շնչում,
քնատ ծովը թրջում է այն,
և այսպես դարեր շարունակ ընկնում է ստվերը՝
իր կոպտության ցավի միջով:
Տները բացում են իրենց կոպերը,
սարալանջը դողալով լույս է տալիս,
սիրտը տենչում է էակներին, որոնց չգիտի
իսկ մյուս էակները վերադառնում են դեպի հիշողություն:
Հասմիկի օդը անտեսանելիորեն
թափանցում է վերնաշապիկիցս ներս,
մարմնիցս քրտինք է բարձրացնում,
և գիշերում կորած այս փչող փոշին
իմ ժամանակի գերեզմանափորն է խուլ:
Օրը ողորմած էր,
ես սիրով եմ նայում այս մաշված Երկրին
և երախտապարտ եմ այն մեղմության համար,
որով հանգչում եմ այսօր:
Հայերեն թարգմանությունը՝ Արմենուհի Սիսյանի

Translation into Armenian by Armenuhi Sisyan

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ELCA DAN MONTGO
Kepada Angelika Becker

Kematian gelap popok-pokok limau oren
membutai mata-mataku;
oren dan kering, naiknya sang rambulan
di belakang lautan terdedah.
Di kejauhan, gunung menafasi udara biru;
laut membasahinya, di mimpinya. Dan jatuhlah bebayang,
berkurunan, pada kesakitan geloranya.
Reumah membuka kelopak matanya,
sisi gunung menyerlah, menggigil,
hati merindui para insan yang tidak dikenalnya;
dan insan-insan lain kembali ke ingatan.
Tidak kelihatan, seudara kasih
menembusi bajuku, dari dagingku ia angkat
peluh ringan; dan habuk tertiup ini
hilang di kemalaman,
penggali kubur tuli di zamanku.
Hari kasihan,
dan kepada bumi usang, terhutang budi,
kulihat dengan kasih,
akan kelembutan yang dengannya aku mati hari ini.

Translation into Malay by Dr Abu Bakar

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ELCA AND MONTGÓ
Untuk Angelika Becker

Kematian suram dari pohon jeruk
merabunkan mataku;
menguning kering, menyingsing purnama
merentang lautan es.
Dari kejauhan, gunung menyeruput angkasa biru;
laut bersimbah, dalam rebahan. Bayangan berjatuhan,
selama berabad-abad, rasa kesengsaraan dari kekerasan.
Rumah-rumah menyibak kelopak mata,
lereng bukit berchaya, bergetar,
kalbu rindu jiwa-jiwa tak menentu;
jiwa-jiwa lain kembali untuk perduli
Tak teramati. Aura melati
Menembus bajuku, dari tubuhku terangkut
keringat nipis. Dan debu yang terbang
hilang di malam kelam,
penggali kubur tak dengar dari waktuku.
Hari yang penuh belas kasihan,
dan bumi yang telah usang, bersukur,
Aku mengamati dengan penuh kasih,
Hari ini kematianku dengan penuh kelembutan.

Translation into Indonesian by Lily Siti Multatuliana

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ELCA Y MONTGÓ
A Angelika Becker

La tenebrosa muerte de los naranjos
deja ciegos mis ojos;
anaranjada y seca, sale la luna
detrás de un mar de plomo.
Lejana, la montaña respira un aire
azul; la moja el mar,
en él descansa. Y así la sombra cae,
desde siglos, sobre el dolor de su dureza.
Abren los párpados las casas,
se enciende la ladera, tembloroso
añora el corazón seres que desconoce;
y al recuerdo regresan otros seres.
Invisible, un aire de jazmín
penetra en mi camisa, de mi carne separa
leve sudor; y este polvo soplado
se ha perdido en la noche,
sorda sepulturera de mi tiempo.
Fue el día piadoso,
y a la tierra gastada, agradecido,
miro con buen amor,
por la delicadeza con que hoy muero.

Traducció al català: Natalia Fernández Díaz-cabal

(Francisco Brines)

Recueil: ITHACA 687
Editions: POINT
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JE RENTRE TARD, LA NUIT, À LA MAISON (Du Fu)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2021




Illustration: Roger Vieillard
    
JE RENTRE TARD, LA NUIT, À LA MAISON

A la nuit tombée,
je rentre par le sentier
où rôdent les tigres.
La montagne est noire,
le village endormi,
la Grande Ourse
se penche vers le fleuve.
Au-dessus de ma tête
l’éclat de Vénus
illumine le ciel.
Dans la cour,
la chandelle à la main,
je fouille des yeux
les arbustes ténébreux.
De la gorge montagneuse,
monte le cri effrayé
d’un singe.
Vieillard aux cheveux blancs,
je danse et je chante,
appuyé sur ma canne
je veille toute la nuit.
Et pourquoi pas ?

(Du Fu)

 

Recueil: Neige sur la montagne du lotus Chants et vers de la Chine ancienne
Traduction: Ferdinand Stočes
Editions: Picquier poche

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