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LA CHANSON DES PAUVRES VIEUX (Maurice Boukay)

Posted by arbrealettres sur 20 juin 2018



LA CHANSON DES PAUVRES VIEUX

Dans les jardins, lents et tremblants,
Les pauvres vieux tous les soirs viennent.
Sur les vieux bancs ils se souviennent,
Les pauvres vieux aux cheveux blancs.

Songeant que les jours passent vite,
Ils chantent : « Gai ! la Marguerite ! »
Les pauvres vieux aux cheveux blancs.

Voyant les gamins de sept ans
Qui font des châteaux sur le sable
Et qui réclament une fable,
Les pauvres vieux rient aux enfants.

Songeant que le jeu vaut l’école,
Ils chantent : « Bel hanneton, vole ! »
Les pauvres vieux rient aux enfants.

Voyant les garçons de seize ans
Poursuivre les vierges timides,
Ils baissent leurs regards humides, —
Les pauvres vieux sont indulgents, —

Songeant : L’amour, c’est la Nature !
Ils chantent : « La Bonne Aventure. »
Les pauvres vieux sont indulgents.

Voyant les soldats de vingt ans,
Drapeau flottant, musique en tête,
Ils se sentent le cœur en fête,
Les pauvres vieux du bon vieux temps.

Songeant que c’est l’âme française,
Ils entonnent La Marseillaise,
Les pauvres vieux du bon vieux temps.

Voyant les veuves de trente ans
Qui vont, tout de noir habillées,
Parmi les fleurs ensoleillées,
Les pauvres vieux pleurent longtemps.

Songeant que le deuil n’a pas d’âge,
Ils chantent : « Page, mon beau Page… »
Les pauvres vieux pleurent longtemps.

Voyant à la mort du soleil,
Parmi les rayons et les ombres,
Les barques des nuages sombres,
Les pauvres vieux, pris de sommeil,

Sentant que leur barque chavire,
Fredonnent Le Petit Navire,
Et dorment leur dernier sommeil.

(Maurice Boukay)

Illustration: Jean-Marie Manson

 

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Scabieuse et souci (J.J. Grandville)

Posted by arbrealettres sur 1 juin 2018



Scabieuse et souci

Assis à l’ombre d’un saule pleureur,
le Souci jetait un regard d’envie sur la prairie.
Toutes les fleurs sont heureuses, se disait-il;
moi seul je souffre, on me délaisse, on m’abandonne,
personne ne veut me prendre en pitié.
[Passe par là] la Scabieuse qui habite au pied du coteau;
elle a perdu son mari hier; la voilà veuve avec deux enfants sur les bras.

C’est vous qui soupirez ainsi, demanda la Scabieuse au Souci d’une voix douce?
Et qui donc serait-ce? répondit le Souci d’un ton bourru;
n’ai-je pas raison de soupirer?
Pourquoi plus qu’un autre? reprit la Scabieuse;
tout le monde n’a-t-il pas sa part de tristesse dans cette vallée de larmes?
Pour diminuer ses chagrins, il faut se créer des devoirs.
Je serais bien malheureuse si mon mari, en mourant,
ne m’avait laissé ces deux faibles créatures à soutenir;
elles m’ont pour ainsi dire rattachée à la terre, c’est pour elles que je vis.
Elles vous mépriseront quand elles n’auront plus besoin de vous.
Les enfants sont des ingrats.
Avez-vous été marié?
Jamais.
Quels sont vos amis?
Je n’en veux point, ils sont tous intéressés.
Aimez-vous vos semblables?
Non, car ils me détestent.
Je vous plains de penser ainsi, continua la Scabieuse,
mais cela ne m’étonne pas, vous voulez vivre dans la solitude.
Cessez d’être misanthrope, croyez-moi;
épanchez votre coeur dans le coeur d’un ami,
si vous voulez être heureux.
L’isolement aigrit le Souci.

(J.J. Grandville)

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Toujours j’ai ressenti une perte – Du plus loin qu’il me souvienne (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 27 mai 2018



Toujours j’ai ressenti une perte –
Du plus loin qu’il me souvienne
J’étais veuve – de quoi je ne savais
Trop jeune pour qu’on se doute

Qu’une Endeuillée rôdait parmi les enfants
J’allais cependant pareille
A qui sur un Empire se lamente
Étant le seul Prince en exil –

Plus vieille, Aujourd’hui, d’un cycle assagie
Et plus effacée, comme est la Sagesse
Doucement je poursuis encor la quête
De mes Insolvables Palais –

Et un Soupçon, comme un Doigt
De temps en temps touche mon Front
Je crois que je cherche aux antipodes
Le Lieu du Céleste Royaume –

***

A loss of something ever felt I —
The first that I could recollect
Bereft I was – of what I knew not
Too young that any should suspect

A Mourner walked among the children
I notwithstanding went about
As one bemoaning a Dominion
Itself the only Prince cast out –

Elder, Today, A session wiser,
And fainter, too, as Wiseness is
I find Myself still softly searching
For my Delinquent Palaces –

And a Suspicion, like a Finger
Touches my Forehead now and then
That I am looking oppositely
For the Site of the Kingdom of Heaven –

(Emily Dickinson)


Illustration: Odilon Redon

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LA FAUSSE VEUVE (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 27 avril 2018




<LA FAUSSE VEUVE

Etincelante de rosée, la rue est un torrent desséché, un
squelette de cailloux nus et gris. Première et seule, une femme
s'avance dans l'ombre qui serpente sur le sable étoilé par les
oiseaux, de cristaux vides, de signes noirs et légers. Son coeur
est amer comme un déluge. Elle détourne les yeux des chambres
où les amants reposent, bercés par le clapotis du plaisir.

Elle est jeune et sa gorge fine, très blanche, serrée entre les
dents du corsage comme un fruit chaud et pesant, se soulève
quand elle pense à son mari fou qui, toute la journée, trace sur
les murs de sa cellule, loin des hommes, loin de la terre, de
toutes les fleurs de la terre, des fougères géantes et des dessins
obscènes que le médecin-chef vient admirer après sa visite, en
attendant l'heure de l'apéritif.

Le soleil dore sa nuque, ses épaules rondes, pétries de l'argile
chaude de la création, et force les serrures de son corps. Eblouie
par les lourds sexes de pierre qui rêvent dans sa mémoire,
elle marche entourée de flammes. Son sang affolé bat jusqu'aux
plus hautes feuilles du grand arbre de feu qui incendie ses
veines. La sueur mouille ses flancs, sa taille où le désir creuse
un petit pli, un bourrelet de chair nacrée. A chaque pas, elle
déplace cette nuée ardente qui la brûlera jusqu'à la fin des jours,
jusqu'à la fin de cette vie qu'elle croyait sans surprises et qui,
soudain, l'épouvante.

(Albert Ayguesparse)

Illustration: Jean-Claude Forez

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Les grands jours du poète (Robert Desnos)

Posted by arbrealettres sur 28 mars 2018



 

Bouee-sauvetage

Les grands jours du poète

Les disciples de la lumière n’ont jamais inventé que des ténèbres peu opaques.
La rivière roule un petit corps de femme et cela signifie que la fin est proche.
La veuve en habits de noces se trompe de convoi.
Nous arriverons tous en retard à notre tombeau.
Un navire de chair s’enlise sur une petite plage. Le timonier invite les passagers à se taire.
Les flots attendent impatiemment Plus Près de Toi ô mon Dieu!
Le timonier invite les flots à parler. Ils parlent.
La nuit cachette ses bouteilles avec des étoiles et fait fortune dans l’exportation.
De grands comptoirs se construisent pour vendre des rossignols. Mais
ils ne peuvent satisfaire les désirs de la Reine de Sibérie qui veut un rossignol blanc.
Un commodore anglais jure qu’on ne le prendra plus à cueillir la sauge
la nuit entre les pieds des statues de sel.
A ce propos une petite salière Cérébos se dresse avec difficulté sur ses
jambes fines. Elle verse dans mon assiette ce qu’il me reste à vivre.
De quoi saler l’Océan Pacifique.
Vous mettrez sur ma tombe une bouée de sauvetage.
Parce qu’on ne sait jamais.

(Robert Desnos)

 

 

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Dans le soir de soleil (Alain Borne)

Posted by arbrealettres sur 22 décembre 2017



Illustration: Alfred Stevens
    
Dans le soir de soleil
la veuve baigne son corps,
et l’eau est un pauvre mari
tiède et discrète sur ses cuisses.

Eau transparente où je me vois,
et mon joyau est sous la terre,
le bruit du vent qui m’ensorcelle,
filtre du pin sous quoi il gît.

Que reste-t-il sur les tombeaux
de la chaleur qui m’enfermait ?
je dors dans un froid plus profond
que celui d’au delà des pierres.

Je veux partager les racines
qui forment ombre à tes cheveux,
et renoncer à l’air terrible
qui me prive de tes baisers.

Au caillou des visages
il est encore des étincelles,
ô mes yeux noirs partis du jour,
personne, hélas, ne vous rappelle.

Et mon amant, malgré mes pleurs,
viendra bientôt fendre mon corps,
menuisier aux gestes précis,
et le plaisir grandira ma plaie.

Qu’est mon sang de haut parfum,
et ma voix rosée du printemps,
à ce bouvier qui prendrait sa joie
de l’étreinte d’un faisceau d’orties ?

J’ai perdu le nom de l’amour
en perdant ma neige torride,
tout s’attiédit à mon entour
comme cette eau, bracelet livide.

(Alain Borne)

 

Recueil: Oeuvres poétiques complètes
Traduction:
Editions: Curandera

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L’ours ou complainte de la jeune veuve (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 26 octobre 2017



L’ours ou complainte de la jeune veuve

Seulette suis dans mon grand lit de fer.
La bise rage et c’est toujours l’hiver,
le froid me prend des cheveux aux orteils.

Je ne vois plus ni flamme ni soleil,
des mains de glace agitent mon sommeil,
seul le silence habite ma maison.

Ah! Monsieur l’ours qui dans les bois vivez,
dans la profonde grotte sous la neige,
venez vers moi et je vous ouvrirai,

vous comblerai de miel, de confitures,
enfin, blottie contre votre fourrure,
m’endormirai dans ce nid de tiédeur

tandis que doucement, de votre haleine,
au creux du lit vous saurez réchauffer
mon pauvre cœur et mon corps délaissé.

(Jean Joubert)


Illustration

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Michel-Ange à Vittoria Colonna (Renée Vivien)

Posted by arbrealettres sur 18 août 2017



Illustration: Michel-Ange    
    
Michel-Ange à Vittoria Colonna

Je goûte auprès de toi le silence et le charme
Des nuits où la douleur se plaît à demeurer,
Toi qu’on ne voit jamais essuyer une larme
Mais dont j’entends souvent la grande âme pleurer.

Je suis déjà si las des baisers de la terre
O femme au noble front par les chagrins terni,
Je ne trouve un peu d’ombre et de divin mystère
Que dans la profondeur de ton deuil infini !

Comment auprès de toi tenter la vaine épreuve
Des aveux dédaignés, des soupirs superflus ?
Toi si haute et si sombre en tes robes de veuve,
Toi dont l’espoir brisé ne s’éveillera plus ?

O ma nuit ! ô ma paix ! calme où se fortifie
Le magnanime élan, le généreux effort,
Je mets à tes pieds saints mon coeur que purifie
La blancheur d’un amour qui ressemble à la mort.

(Renée Vivien)

 

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L’Autre Lumière (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 13 juin 2017



L’Autre Lumière

Comme une ampoule qui
grésille,
clignote,
chuinte
puis tout à coup
craque et s’éteint

– lune veuve
voilée de gris –

parfois défaille le poème,
grillant les mots,
lâchant la nuit sous les paupières.

Rien ne demeure.

Mais une autre lumière
de songe et de silence
bientôt baigne la main
où l’aube se rassemble.

(Jean Joubert)

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Avec Fanon (Maurice Fanon)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2017



Illustration: Fabienne Contat
    
Avec Fanon

C’est peut-être à coup de châtaigne qu’on devient marron
C’est peut-être à coup de bonbaine qu’on devient neutron
C’est peut-être à coup de canon qu’on se fait un bâton de maréchal
Une veuve joyeuse, une gueule cassée deux étoiles
C’est peut-être en débitant du saucisson qu’on fait fortune dans la chanson
Faudra que j’essaye avec Fanon…

C’est peut-être à petits coups de blanc qu’on devient poivrot
C’est peut-être à petits coup de dents qu’on devient salaud
C’est peut-être à coup de métro qu’on se fait une gueule de parigot
Qui ne pense plus qu’à sa voiture à son frigo
C’est peut-être en montrant le fond de son pantalon
Qu’on fait son trou dans la chanson
Faudra que j’essaye avec Fanon…

C’est peut-être par la calotte qu’on devient païen
C’est peut-être par la culotte qu’on devient putain
C’est peut-être par le calot qu’on devient crétin
par le culot qu’on devient quelqu’un
Qui ne fait rien de ses deux mains
C’est peut-être en chantant mon cul sur la commode

Qu’on se fait une chanson à la mode
Faudra que j’essaye avec Fanon…

C’est peut-être au chapeau qu’on voit l’homme d’affaires
C’est peut-être aux affaires qu’on voit le gangster
C’est peut-être à coup d’oseille qu’on se fait sa place au soleil
A coup de baise-main qu’on se fait un lit à baldaquin
C’est peut-être en marchant sur les mains des copains
Qu’on se fait un nom dans la chanson
Faudra que j’essaye avec Fanon…

C’est peut-être en forgeant qu’on devient forgeron
C’est peut-être en ahanant qu’on devient bûcheron
C’est peut-être en bourlinguant qu’on devient matelot
A coup de faucille qu’on devient marteau,
A coup de marteau qu’on fait le gros dos
C’est peut-être à coup de chansons sans concession
Qu’on fait sa petite révolution chez les rois loups de la chanson
C’est peut-être à cause d’une chanson
Qu’en une nuit comme des champignons
Poussent les amis qui font la rime à mes chansons.

(Maurice Fanon)

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