Arbrealettres

Poésie

Posts Tagged ‘vider’

Jour nuit soleil et arbres (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 19 juin 2020



Jean Tardieu
    
(Recueil Jours pétrifiés)
Jour nuit soleil et arbres

Certains mots sont tellement élimés, distendus, que ‘l’on peut voir le jour au travers.
Immenses lieux communs, légers comme des nappes de brouillard – par cela même difficile à manœuvrer.
Mais ces hautes figures vidées, termes interchangeables, déjà près de passer dans le camp des signes algébriques,
ne prenant un sens que par leur place et leur fonction, semblent propres à des combinaisons précises
chaque fois que l’esprit touche au mystère de l’apparition et de l’évanouissement des objets.

I
Est-ce pour moi ce jour ces tremblantes prairies
ce soleil dans les yeux ce gravier encore chaud
ces volets agités par le vent, cette pluie
sur les feuilles, ce mur sans drame, cet oiseau ?

II
L’esprit porté vers le bruit de la mer
que je ne peux entendre
ou bien vers cet espace interdit aux étoiles
dont je garde le souvenir
je rencontre la voix la chaleur
l’odeur des arbres surprenants
j’embrasse un corps mystérieux
je serre les mains des amis

III
De quelle vie et de quel monde ont-ils parlé ?

– De jours pleins de soleil où nous nous avançons,
d’espace qui résiste à peine à nos mains et de nuits
que n’épaissira plus l’obscurité légère.

IV
Entre les murs un visage survint
qui se donnait le devoir de sourire
et m’entraîna vers une autre fenêtre
d’où le nuage à ce moment sortait.

Tout était lourd d’un orage secret
un homme en bleu sur le seuil s’avançait
le tonnerre éclata dans ma poitrine
un chien les oreilles basses
rentrait à reculons.

V
Mémoire
Et l’ombre encor tournait autour des arbres
et le soleil perdait ses larges feuilles
et l’étendue le temps engloutissait
et j’étais là je regardais.

VI
Je dissipe un bien que j’ignore
je me repais d’un inconnu
je ne sais pas quel est ce jour ni comment faire
pour être admis.

VII
Comme alors le soleil (il était dans la nuit
il roule il apparaît avec silence
avec amour, gardant pour lui l’horreur)
ainsi viendront les jours du tonnerre enchaîné
ainsi les monstres souriants ainsi les arbres
les bras ouverts, ainsi les derniers criminels
ainsi
la joie.

VIII
Quand la nuit de mon coeur descendra dans mes mains
et de mes mains dans l’eau qui baigne toutes choses
ayant plongé je remonterai nu
dans toutes les images :
un mot pour chaque feuille un geste pour chaque ombre
« c’est moi je vous entends c’est moi qui vous connais
et c’est moi qui vous change. »

IX
Je n’attends pas un dieu plus pur que le jour même
il monte je le vois ma vie est dans ses mains :
la terre qui s’étend sous les arbres que j’aime
prolonge dans le ciel les fleuves les chemins…
Je pars j’ai cent mille ans pour cet heureux voyage.

X
Epitaphe
Pour briser le lien du jour et des saisons
pour savoir quelle était cette voix inconnue
sur le pont du soleil à l’écart de ma vie
je me suis arrêté.
Et les fleuves ont fui, l’ombre s’est reconnue
espace les yeux blancs j’écoute et parle encore
je me souviens de tout même d’avoir été.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

CICATRICES… (Mihai Beniuc)

Posted by arbrealettres sur 9 juin 2020



Illustration
    
CICATRICES…

Dans le miroir, je me suis surpris
Avec sur ma face les baisers de qui ?
Cicatrices, cicatrices !
Au fond du coeur,
Comme au fond d’un verre vidé,
Rien que la lie amère.
Aucun souvenir.
Ni d’un effluve
De ses cheveux affolés,
Ni d’une lueur fugitive
Dans ses yeux égarés,
Ni d’une étreinte
Laissant le corps convalescent,
Ni d’un abîme
Où sur le bord j’aurais posé ma tête
Pour y plonger mes yeux.
Sur mes habits
Aucun cheveu d’autrui.
Quelle sorcière vient donc dans mon sommeil,
Outrage ma face
De sa bouche de feu ?
Rompez le charme,
Toi, basilic de mon jardin,
Toi, hirondelle nichée sous l’auvent de chez moi,
Et prie pour moi,
Ange papillon,
Sur l’autel de la rose-trémière.

(Mihai Beniuc)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Nous y voilà, nous y sommes ! (Fred Vargas)

Posted by arbrealettres sur 21 mai 2020




    
Nous y voilà, nous y sommes !

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes.

Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance.

Nous avons chanté, dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air,
nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde,
nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche,
nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles,
comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre,
déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome,
enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.

Franchement on s’est marrés.

Franchement on a bien profité.

Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses
que de biner des pommes de terre.

Certes.

Mais nous y sommes.

A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.

« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.

C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.

La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.

De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié :

Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux.

D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.

Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs,
éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin,
relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, (attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille)
récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines,
on s’est quand même bien marrés).

S’efforcer. Réfléchir, même.

Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.

Pas d’échappatoire, allons-y.

Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.

Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.

A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

(Fred Vargas)

Fred Vargas – 7 novembre 2008 – EuropeEcologie.fr

Lu mise en musique par Philippe Torreton et Richard Kolinka
https://twitter.com/elsaboublil/status/1253749194910838785?s=20

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

A mon hôte (Du Fu)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2020




    
A mon hôte

Au sud au nord du logis : les eaux printanières
M’enchante tous les jours l’arrivée des mouettes
Le sentier fleuri n’a point été balayé
La porte de bois, pour vous, enfin, est ouverte

Loin du marché, la saveur des plats est pauvre
Dépourvu, je ne puis offrir que ce vin rude
Acceptez-vous d’en boire avec mon vieux voisin?
Appelons-le, par la haie, pour en vider le reste !

(Du Fu)

 

Recueil: L’Ecriture poétique chinoise
Traduction: François Cheng
Editions: du Seuil

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

MOI AUSSI JE SUIS IMPORTANT(Peter Snyders)

Posted by arbrealettres sur 7 avril 2020




    
MOI AUSSI JE SUIS IMPORTANT

Quand vous les richards
avez dépensé votre argent,
et jeté vos pelures de bananes
dans le caniveau,
éparpillé vos billets de bus
comme des confetti,
vidé
vos vins et sodas,
déposé vos bouteilles et canettes
dans une ruelle,
quand vous avez lancé à la ronde vos boulettes
de restes de poisson
fruits pourris
cartons déchirés
et papiers

Alors je viens moi
et nettoie à nouveau le monde :
vous voyez,
moi aussi je suis important.

***

Ek is oek important
As al julle geldgatte
julle geld gespendit,
en julle bananaskille
innie slootjie gegooi het,
en julle bustikkits
soes konfetti gestrooi het,
en julle staain en cool drinks
opgedrink het,
en julle borrels en blikkies
in ‘n gangetjie gesit het,
en julle visgraatbolle
en vrot vrugte
en stukkene boksies
en papiere
rondgegooi het . . .

dan kom ek
en maakie wêreld weer skoon:
soe
ek is oek important.

***

ANCHE IO SONO INMPORTANTE
Quando voi, gente ricca
avrete speso il vostro denaro
e le vostre bucce di banana
saranno state buttate nei fossoi,
e i biglietti dell’autobus
sparsi intorno come confetti,
quando il vostro vino e gli aperitivi
saranno finiti,
e bottiglie e lattine
si troveranno abbandonate nel vicolo,
e gli avanzi del vostro pesce
la frutta marcia
le scatole rotte
e la carta
saranno state gettate via . . .

Allora arriverò io
e di nuovo render pulito il mondo:
dunque,
anche io sono importante.

***

***

ÉG SKIPTI LÍKA MÁLI
Þegar þið, þessi ríku,
hafið sóað öllum peningunum ykkar
og fleygt bananahýðinu ykkar
í göturæsið
og dreift strætómiðunum ykkar
sem skrautsáldri út um allt
og vín ykkar og gosdrykkir
eru drukknir í botn
og flöskur ykkar og dósir
skildar eftir í húsasundi
og fiskúrgangi ykkar
og skemmdum ávöxtum
og rifnum öskjum
og pappírum
fleygt út í veður og vind . . .

Þá kem ég
og hreinsa til í heiminum á ný:
þannig að
ég skipti líka máli.

***

I AM ALSO IMPORTANT

When you rich guys
have spent your money,
and your banana peels
have been thrown in the ditch,
and your bus tickets
as confetti have scattered around,
and your wine and soft drinks
have been finished,
and your bottles and cans
have been left in an alley,
and your fish leftovers
and rotten fruits
and broken boxes
and papers
have been tossed around . . .

Then I will come
and clean up the world again:
thus,
I am also important.

***

ICH BIN AUCH WICHTIG

Wenn ihr, reiche Stinker,
euer Geld ausgegeben,
eure Bananenschalen
in den Graben geworfen,
eure Busfahrkarten
wie Konfetti verstreut,
euren Wein und Getränke
ausgetrunken,
eure Flaschen und Dosen
in einer Gasse zurückgelassen,
Fischgräten und verfaulte Früchte
und zerknülltes Papier
umhergeworfen habt,

Dann komme ich
und mache die Welt wieder sauber:
also,
Ich bin auch wichtig.

***

IK BEN OOK BELANGRIJK*
Als jullie rijke stinkers
jullie geld hebben uitgegeven,
en jullie bananenschillen
in de greppel hebben gegooid,
en jullie buskaartjes
als confetti hebben uitgestrooid,
en jullie wijn en frisdranken
hebben leeggedronken,
en jullie flessen en blikjes
in een steegje hebben neergezet,
en jullie proppen met visresten
en rotte vruchten
en kapotte doosjes
en papieren
in het rond hebben geworpen…

Dan kom ik
en maak de wereld weer schoon:
ziezo,
ik ben ook belangrijk.

***

ȘI EU AM O MENIRE

Atunci când voi, bogați și pestilenți,
veți isprăvi să cheltuiți averea,
coji de banane azvârlind
la groapa de gunoi,
tichete de voiaj
se vor roti prin aer drept confetti,
veți fi sorbit până la fund
licori și vinuri fine,
doze și sticle abandonând
pe străzi înghesuite,
oase de pește, fructe putrezite
hârtii mototolite
prin colțuri vor zăcea grămadă,

îmi va veni și mie rândul
să primenesc această lume:
sunt așadar ursit și eu
să am un rost ales.

***

TAMBÉM EU SOU IMPOPRTANTE

Quando vocês, seus ricaços,
gastavam o seu dinheiro,
e suas cascas de banana
atiravam numa sarjeta,
e suas passagens de ônibus
espalhavam como confete,
esvaziadas garrafas de vinho,
vidros e latas de refrigerante
largavam no beco,
e os seus restos de peixe
e frutas apodrecidas
e as caixas rasgadas
e papéis
largados em qualquer lugar…

Aí eu vou chegando
e limpo o mundo de novo:
desse jeito,
eu também sou importante.

***

TAMBIÉN YO, SOY IMPORTANTE
Cuando vosotros, ricachones
gastabais vuestro dinero,
y vuestras cáscaras de plátano
echabais a la zanja,
y vuestros billetes de autobús
esparcíais como confetis,
y vacías de vino y refrescos
vuestras botellas y latas
dejabais en un callejón,
y vuestros restos de pescado
y frutas podridas
y cajas rotas
y papeles
arrojados por todas partes…

Entonces llego yo
y limpio de nuevo el mundo:
así pues,
también yo, soy importante.

***

ΣΗΜΑΝΤΙΚΟΣ

Καθώς εσείς οι πλούσιοι
ξοδεύετε τα χρήματα σας
και τις μπανανόφλουδες σας
πετάτε στο αυλάκι
και τα εισητήρια του λεοφορείου πετάτε
στην άκρη σαν κονφεττί
κι αφού τελειώσετε
τα αναψυκτικά σας πετάτε
τ’ άδεια μπουκάλια σας στην άκρη
τα ψαροκόκαλα σας
και σάπια φρούτα και σπασμένα κουτιά

και χαρτιά πετάτε όπου βρήτε
Τότε θα έρθω
τον κόσμο σας να ξανακαθαρίσω
σημαντικός να γίνω κι εγώ.

***

***

我也很重要

当你们有钱人
花了你们的钱,
还有你的香蕉皮
扔到了这沟里,
还有你的车票
像五彩纸屑抛撒一地,
还有你的酒和软饮料
已经喝完了,
还有你的瓶子和罐头
已丢弃在巷子里,
还有你吃剩的鱼
还有腐烂的水果
还有破盒子
还有报纸
已四处散落······

然后我来了
再次净化这个世界:
因此,
我也是很重要的。

***

わたしもまた意味がある
あなたたち金持ちが
浪費をする一方で
バナナの皮は溝に捨てられ、
バスの切符は紙吹雪のように
そこら中に散乱し、
酒は飲み干され、
空の瓶や缶は路地に捨てられる
食べ残しの魚も、悪くなった果物も
つぶれた箱や紙くずも
投げ捨てられて

その時、わたしはやって来て
この世界を掃除する
だからわたしには意味があるのだ

(Peter Snyders)

 

Recueil: ITHACA 625
Traduction: Français Germain Droogenbroodt – Elisabeth Gerlache / Afrikaans / Italien Luca Benassi / Arabe / Islandais Thor Stefánsson / Anglais Stanley Barkan / Allemand Wolfgang Klinck / Néerlandais Jan Deloof / Roumain Gabriela Căluțiu Sonnenberg / Portugais José Eduardo Degrazia / Espagnol Rafael Carcelén / Grec Manolis Aligizakis / Russe Rahim Karim / Chinois William Zhou / Japonais ?Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Nuit blanche (Michel Butor)

Posted by arbrealettres sur 29 novembre 2019



Illustration: Laurent S
    
Nuit blanche

Les bouteilles vidées, les couples désenlacés, on a secoué les nappes, les calèches s’en vont, baisers, la musique s’est tue, les fleurs ont détaché leurs pétales, échos, on a rangé les instruments, les arbres ont perdu leurs feuilles, lueurs, replié partitions et pupitres, les oiseaux se sont dissous dans le froid, pause, la Lune s’est répandue en neige, les flots se sont calmés, sommeil, un trait léger signale encore quelques balustres, les graviers et les vents se sont enrobés de silence, respiration, les marches deviennent transparentes, le mur, le sol, glissement, et même cette feuille de papier va disparaître.

(Michel Butor)

 

Recueil: Collation précédé de HORS-D’OEUVRE scandés par les SOUVENIRS ILLUSOIRES D’UN JAPON TRES ANCIEN
Traduction:
Editions: Seghers

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

TROIS COUTURIÈRES (Itzhak-Leibush Peretz)

Posted by arbrealettres sur 17 novembre 2019



Illustration: Frank Holl
    
TROIS COUTURIÈRES

Les yeux rouges, les lèvres bleues,
Les joues vidées de leur sang,
La sueur à leur front blême,
Brûlante et courte l’haleine,
Trois filles sont là cousant et cousant!

Neige la toile et l’aiguille étincelle :
Je couds et je couds, pense l’une d’elles,
Et je couds le jour et je couds la nuit
Sans coudre pour moi robe d’épousailles
À quoi sert coudre sans répit ?

Je ne dors pas et je mange si peu,
J’irai voir Balnès le Miraculeux
Qui pour moi peut-être agirait enfin,
Qu’au moins soit un veuf, un juif déjà vieux
Avec sa douzaine d’enfants…

La deuxième se dit: je couds et je reprise
Mais je me couds seulement tresses grises,
La tête me brûle et mes tempes battent
Tape la machine à chaque contact,
Tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac, tac !

Chaque clin d’oeil je le comprends,
Sans mariage, sans alliance
Ce ne serait que jeux et danse,
L’amour – toute l’année durant!
Mais après cela, mais après ?

Crachant du sang la troisième pense :
Je me couds aveugle et me couds souffrante,
À chaque piqûre est mon coeur meurtri
Et lui – cette semaine il se marie !
Je ne lui souhaite aucun mal !

Il oubliera ce qui fut autrefois !
Et la communauté un linceul m’offrira,
Un tout petit morceau de terre
Où tranquillement je reposerai
Je dormirai, je dormirai.

(Itzhak-Leibush Peretz)

 

Recueil: Anthologie de la poésie yiddish Le miroir d’un peuple
Traduction:
Editions: Gallimard

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Purgatoire (Ingerborg Bachmann)

Posted by arbrealettres sur 16 novembre 2019



Illustration: Adolfo Busi
    
Purgatoire

La plénitude ne nous épuise donc pas ?
Dans mes mains lasses j’amasse,
j’aime, offre et accomplis
mais le jour persiste et la clarté aussi.

Je bois et vide tous les puits ;
le temps s’enfonce au plus profond des mers,
l’espace rencontre ma pesanteur
et me presse au soir de rentrer.

Comme une flèche je monte et descends les escaliers ;
il pleut des heures dans le silence,
rompant toutes les vannes, la plénitude s’élance,
je cours jusqu’à mourir éreintée.

Mais de nouveau il fait jour et la clarté persiste
– j’ai beau me tourner et me défendre, en vain –
de moi sans fin poussent des mains,
je dors et ne meurs pas.

***

Fegefeuer

Erschöpft uns denn die Fülle nicht?
Ich häufe in die müden
ich liebe, schenke und vollende,
doch es bleibt Tag und es bleibt licht.

Ich trinke aile Brunnen aus;
die Zeit rückt tiefer in die Meere,
der Raum begegnet meiner Schwere
und drängt mich in das Abendhaus.

Ich flieg’ die Treppen auf und ab;
es regnet Stunden in die Stille,
aus allen Schleusen bricht die Fülle,
bis ich mich totgelaufen hab’.
Doch wieder tagt es und bleibt licht,
-— wie ich mich wehre und mich wende –
mir wachsen unaufhörlich Hände,
ich schlafe und ich sterbe nicht.

(Ingerborg Bachmann)

 

Recueil: Toute personne qui tombe a des ailes
Traduction: Françoise Rétif
Editions: Gallimard

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Ablutions (Thomas Vinau)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2019



Illustration: Bill Viola
    
Ablutions

je mets mes mains
dans les mots
m’en asperge le front
les yeux la peau
je frotte mon visage
savonne rabote décape
le poème mousse
le matin sent bon
son mensonge
parfumé tiendra
jusqu’à demain
chaque jour
est à vider
avec l’eau
du bain

(Thomas Vinau)

 

Recueil: Juste après la pluie
Traduction:
Editions: Alma

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Un mot m’a échappé (Josée Tripodi)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2019



Illustration: René Magritte
    
Un mot m’a échappé
Il a filé comme un serpent
Dans les taillis
De ma mémoire

Perdu parmi les traces
Et les décombres
Du déjà vu

Rivières qui coulent vers le ciel
Vents d’antan
Tonnerre nommé désir

Rues sans lune
Forêts vidées d’oiseaux

Les souvenirs ne sont plus
Ce qu’ils étaient

Pas de quoi pleurer

(Josée Tripodi)

 

Recueil: Le temps court plus vite que moi
Traduction:
Editions: Le Castor Astral

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :