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MONDES FRAGILES, CHOSES FRÊLES (Hélène Dorion)

Posted by arbrealettres sur 27 mars 2017



MONDES FRAGILES, CHOSES FRÊLES

Il y eut des jours d’errance, de doute
sur les mers du temps, la peur abyssale
que rien ne surgisse, plus une étoile
en cette nuit intérieure.

O joie promise, royaume annoncé
qui serait au loin, fécondé par la lumière
— ébauche de vie sous la vie même.

Ainsi vas-tu, des années durant
sans relâche chercher cette grotte
au coeur de l’être, l’union de ton souffle
à celui du monde.

*

Il y eut des jours où seule la fatigue
en l’avancée, telle une ombre
où baigne l’errant, érige un mur
jusqu’à soi, puis un autre
et un autre encore.

Plus que fatigue, ta route
— pèsement, ta vie.

Alors, tu vas, par où règne l’Un
tu recueilles le chant
comme fragments de clarté
pris à ses filets.

*

L’obscur sonde, pénètre ton âme
le temps soulève la pesée des jours
Ô mêmes ailes, d’arbres et d’oiseaux
qui s’ouvrent, fléchissent sous le vent —
tu retournes le sablier des ombres
et se renverse la splendeur.

Telle une épave, ton pas
ne flotte ni ne s’appuie
en cette danse conduite par l’aveugle
où mène l’ultime pas, quel chemin
formé de tous les chemins
pour l’âme indécise?

Tout se passe dans le cercle silencieux
du temps ; tout vient à nous
s’unit en nous à la lumière.

Le jour tombait. Ton coeur
s’alourdissait de ces mots
car tu luttais encore
contre la lumière.

Que disait-elle, cette voix?
Quelle puissance t’étreignit alors
pour te rendre à une terre de joie?

Jusqu’à l’ombre, tu avances, ombre
amarrée à cette lointaine frontière
qui te sépare de toi-même.

(Hélène Dorion)

Illustration: Léon Bonnat

 

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Ce sera un jour… (Anna Gréki)

Posted by arbrealettres sur 25 mars 2017



Ce sera un jour…

Ce sera un jour pareil aux autres jours
Un matin familier avec des joies connues
Eprouvées parce qu’elles sont quotidiennes.

Avec des mots brûleurs du ciel
Avec des mots traceurs de route
Qui font du bonheur une question de patience
Qui font du bonheur une question de confiance.

Et ces femmes fières d’avoir le ventre rouge
A force de remettre au monde leurs enfants
A chaque aube, ces femmes bleuies de patience
Qui ont trop de leur voix pour apprendre à se taire.

Forte comme une femme aux mains roussies d’acier
Tu caresses tes enfants avec précaution
Et quand leur fatigue se blesse à ta patience
Tu marches dans leurs yeux afin qu’ils se reposent.

(Anna Gréki)

Découvert ici: http://www.bulledemanou.com/

Illustration

 

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Vertige (Melih Cevdet Anday)

Posted by arbrealettres sur 19 mars 2017





Vertige

Débordant d’une mer qui fleurit
Tout deviendra un jour forêt,
Ce que tu vois désormais c’est l’heure
Tendre des oiseaux dans les branches.
Attends le dieu en attente car
Le soleil s’attardera sur les pins rougeoyants
Jusqu’à la grande nuit.

Un jour tout sera voix, une voix qui
De l’étoile au nuage, de la terre à l’étoile,
Allongera son ellipse en résonnant.
Toi, en observant ces anneaux,
Attends la voix parmi les voix,
Soudain la lune aux ailes velues apparaîtra
En passant à travers les orgues.

J’ai vécu dans le vent,
À une époque seul le vertige, seules
Les pierres lointaines étaient mes prophètes.
Ni voix, ni forêt, tout seul, déserté,
L’être se distrait d’une ondée.
Ou bien dans la forêt comme un dieu attendre
Si l’on entend une voix.

(Melih Cevdet Anday)

Illustration: Herb Dickinson

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Les bois sacerdotaux (Antonin Artaud)

Posted by arbrealettres sur 19 mars 2017



Les bois sacerdotaux chamarraient l’horizon
Où les lampes du soir rallumaient leurs feux rouges;
Au rideau des forêts où mille branches bougent
Peignaient leurs cheveux d’étranges visions.

Une femme parût, de sardoine et d’opale
Décorant son manteau pourpre comme le ciel;
Ses yeux brillaient dans l’or bleui des cheveux pâles.
Sacerdotales fleurs aux feux surnaturels.

Un rebec cajôleur aux doigts des mains divines
Si doucement pleurait que les rois des bois noirs
Appelaient par delà les célestes collines
Les reines accoudées aux balustres du soir.

Un vent plus fort tordit les crinières des bois
Eveillant les orgues des profondeurs sonores
Et la voix se perdit comme efface l’aurore
Dans les voiles du jour les bagues de ses doigts.

(Antonin Artaud)

Illustration: Herb Dickinson

 

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Notre père (Rose Ausländer)

Posted by arbrealettres sur 18 mars 2017



Notre père

Notre père
reprends ton nom
nous n’osons pas
être des enfants

Comment dire
la voix étouffée
notre père
une étoile citron
clouée sur le front

La lune riait follement
satellite de nos rêves
le clown mort riait
qui nous promit un saut de la mort

Notre père
nous te rendons
ton nom
Continue à jouer le père
dans les cieux sans enfants
et sans air

***

Vater unser

Vater unser
nimm zurück deinen Namen
wir wagen nicht
Kinder zu sein

Wie
mit erstickter Stimme
Vater unser sagen
Zitronenstern
an die Stirn genagelt

Lachte irr der Mond
Trabant unserer Träume
lachte der tote Clown
der uns einen Salto versprach

Vater unser
wir geben dir zurück
deinen Namen
Spiel weiter den Vater
im kinderlosen
luftleeren Himmel

(Rose Ausländer)

 

 

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Extase (Avrom Sutzkever)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



Extase

Lorsque les yeux fermés
J’ai écrit un poème, tout à coup
Ma main a été brûlée,
Et quand je suis parti
de ce feu noir,
Le papier a respiré
Un nom comme un lys : Dieu.
Mais ma plume, dans la crainte et l’émerveillement,
a percé le mot
Et écrit à la place
Un mot plus familier : l’Homme.

Depuis lors, une voix inconnue
Me hante comme un oiseau invisible
Qui picore, picore contre la porte de mon âme :
Est-ce pour cela que tu m’as échangé ?

(Avrom Sutzkever)

 

 

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IL N’Y A PLUS D’AMOUR (Axel Toursky)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



 

Olivier Valsecchi  i-0

IL N’Y A PLUS D’AMOUR
(Extraits)

Le ciel est si pur
qu’on s’étonne presque
de ne pas y voir
l’image de l’homme.

Limpide, limpide,
le mauvais miroir
mange qui s’y mire,
et c’est le désert.

Les moins amoureux
en perdent leur ombre.
Une solitude
y met son nuage.

*

Avant le marteau
les portes s’effacent,
et l’on peut entrer
dans chaque maison.

La citerne est sèche,
et sur la terrasse
une mousse blanche
imite la neige.

Poussière… Tes mains,
tes cheveux, ta voix,
n’étaient que poussière
à fermer les yeux.

*

Un soir on oublie
le parler commun
quand montent les murs
d’un coeur étranger.

Avoir si longtemps
rêvé ton visage,
si longtemps dormi
le poids de ton corps,

pour se réveiller
aussi loin des mots
qui prenaient en toi
le sens de ma vie !

(Axel Toursky)

Illustration: Olivier Valsecchi

 

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Un berger arabe (Yehuda Amichai)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Un berger arabe

Un berger arabe cherche sa chèvre sur le Mont Zion

Sur la colline d’en face je suis à la recherche
de mon petit garçon
Un berger arabe et un père juif
tous deux dans leur perte provisoire…

Nos deux voix se rencontrèrent au-dessus
de la Piscine du Sultan dans la vallée qui nous séparait
Aucun de nous ne veut que son garçon ou la chèvre
ne soit pris dans les rouages de la Had Gayah.

Après nous les trouvâmes au milieu des buissons
et nos voix rentrèrent en nous,

Rires et pleurs.

Chercher une chèvre ou un fils
a toujours été le commencement
d’une nouvelle religion dans ces montagnes

(Yehuda Amichai)

 

 

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Tambour d’étonnements (Mario Quintana)

Posted by arbrealettres sur 12 mars 2017



 

Julia Perret    -tenir-la-lumiere

Tambour d’étonnements

Tes poèmes, ne les date jamais…
un poème n’appartient au temps…
Puisque dans son pays étrange,
s’il y a une heure, c’est toujours l’heure extrême
Quand l’ange Azraël nous étale à la soiffarde
lèvre le calice inextinguible…

Un poème cela existe pour toujours, poète:
Ce que tu écris aujourd’hui c’est bien le même poème
Que celui que tu as écrit dans ta jeunesse,
Et c’est aussi le même que
bien après ton dernier départ,
Quelqu’un lira à voix basse en s’émouvant
À le faire vivre à nouveau…

(Mario Quintana)

Illustration: Julia Perret

 

 

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LES PUITS (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 12 mars 2017



 

Julia Perret   -fusion

LES PUITS

J’ai mis le grain d’encens sur l’enclume
Pour écouter la voix des puits

La voix qui porte les ravages
L’enfance d’un ruisseau
La terreur des éclipses
L’ivresse des migrations

Je suis le souvenir
Et je suis la menace

À chaque pierre j’ai jeté
Le nom d’un soleil.

(Andrée Chedid)

Illustration: Julia Perret 

 

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