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LES AMOUREUX (Jaime Sabines)

Posted by arbrealettres sur 29 janvier 2018


 


 

Benjamin Dominguez (3)

LES AMOUREUX

Les amoureux se taisent.
L’amour est le silence le plus fin,
le plus tremblant, le plus insupportable.
Les amoureux guérissent,
délaissent,
mutent, oublient.
Le coeur leur dit qu’on ne trouve jamais,
ils cherchent en vain, ils persistent.

Les amoureux passent à la déraison
parce que seuls, ils sont deux, deux, deux,
ils se livrent, se donnent, à chaque instant,
et se récrient de ne pas sauver l’Amour.
L’Amour les dévore. Les amoureux vivent
d’instants, impuissants à dépasser
les frontières du temps.
Ils cherchent toujours un aller
vers quelqu’autre lieu.
Ils attendent,
n’espèrent pas, mais languissent encore.
Ils savent trop bien que jamais on ne joint.
L’amour est perpétuel sursis
reste toujours le pas qui vient, et l’autre, et l’autre encore.
Les amoureux sont des insatiables
de leur solitude.

Les amoureux sont l’hydre de l’erne,
des tentacules en guise de bras,
leurs veines autour du cou se gonflent
les étouffant comme des serpents.
Les amoureux ne peuvent dormir,
s’ils ferment l’oeil, la vermine festoie.

A l’obscurité, ils ouvrent le regard,
la terreur au coeur.
Ils trouvent des scorpions sous leurs draps
et leur couche dérive sur le lac.

Les amoureux sont fous, simplement fous,
sans Dieu ni Démon.

Les amoureux sortent d’eux-mêmes
tremblants et affamés,
ils vont chasser les fantasmes.
Ils se rient des sages de l’amour,
de ceux qui aiment à jamais, en toute Vérité,
de ceux qui croient que l’amour est une lampe à la
flamme inusable.

Lies amoureux jouent au puits,
ils dessinent et tatouent les fumées, ils s’amusent à ne pas partir.
Ils jouent le long et triste jeu de l’amour.
ils récusent la résignation.
Ils clament qu’aucun règne ne doit se démettre.
Les amoureux ont honte de toute conformation

Vacants, vides de côte est en côte ouest,
fermentant la mort derrière leur regard,
ils avancent, de sanglot en sanglot, jusqu’à l’aube,
où équipages et chants du coq font leurs douloureux adieux.

Une odeur de terre nouvelle leur arrive parfois,
un parfum de femme doucement abandonnée, la main
fleurissant le mont,
une senteur d’eau tiède, un fumet de chair.
Les amoureux chantent, modulent
un phrasé nouveau.
Ils pleurent l’évanescence
de leur beau dérèglement.

(Jaime Sabines)

Illustration: Benjamin Dominguez

 

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Rêve (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 27 avril 2017



Rêve

Est-il doux de rêver des rêves ineffables?
A. Blok

Ce rêve était-il oui ou non prophétique…
Mars se levait dans un ciel constellé,
S’allumait, rouge, fatidique, —
J’ai rêvé cette nuit que tu venais.

Tout t’annonçait… La Chaconne de Bach,
Les roses ouvertes pour rien,
Une cloche de village qui tinte
Sur les sombres terres labourées.

Et l’automne déjà tout proche
Qui soudain se ravise, recule.
En ce terrible anniversaire, comment, août,
As-tu pu m’apporter ce message ?

Comment m’acquitter de ce cadeau royal ?
Où aller ? Avec qui festoyer ?
Me voici, comme avant, écrivant sans rature
Mes vers dans le cahier brûlé.

(Anna Akhmatova)

Titre: L’églantier fleurit et autres poèmes
Traduction: Marion Graf et José-Flore Tappy
Editions: La Dogana

 

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Fragile (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 20 juin 2016



Fragile

Celui qui festoyait aux tables du soleil
A mordu dans la glaise étroite du tombeau,
Celui qui déchiffrait le langage de l’eau
Meurt d’une étrange soif aux plages sans sommeil,

Celui pour qui l’amour était grâce première
Alliant à la chair un parfum de lilas
Dérive lentement aux sables des deltas
Vers le partage et la fureur aux nuits de mer,

Celui qui promettait ne s’est pas retourné,
Celui qui savait vivre oubliait son destin
Et qui se croyait juste a laissé le chemin,
S’égare souriant vers les lances dressées.

L’eau des fontaines fuit une terre débile
Que fuient la feuillaison, la colombe et le cerf.
Le vent bâtit ses cathédrales de poussière,
Bras nus, dans les faubourgs fantômes d’une ville.

Et si l’amour déploie sur le lit dévasté
Son beau trésor de pluie, ses gestes de printemps,
Sa faiblesse et sa force, aux portes des amants,
La lampe basse file et les loups sont postés.

(Jean Joubert)

Illustration: Giacometti

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