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Poésie

Posts Tagged ‘rêve’

JAMAIS PLUS ! (Noël Bazan)

Posted by arbrealettres sur 23 mai 2018



JAMAIS PLUS !

Quand le printemps revient, sous l’ombre des saulaies,
Mirer son jeune front à la fraîcheur des eaux,
Et rendre au bois feuillu toutes les notes gaies
Qu’en bâtissant leur nid fredonnent les oiseaux,

Quand la fleur d’aubépin se courbe sous une aile,
Que le blé qui grandit estompe les sillons,
Que le muguet s’entr’ouvre, et que, sur sa dentelle,
A travers le soleil, volent les papillons,

L’esprit chargé de rêve et de mélancolie,
Sans cueillir les lilas, sans respirer le jour,
Je vais, comme l’on va vers une ensevelie,
Écarter un linceul et contempler l’amour.

Il est là, pâle et froid, la paupière fermée,
Le coeur ne battant plus, et, cependant, si beau!
Insensible à ma voix, jadis la voix aimée,
Endormi pour jamais dans la nuit du tombeau.

Je mets, les yeux en pleurs, ma lèvre sur sa bouche,
Je lui dis : « Viens, je t’aime!… Ecoute, tout renaît!
Viens! C’est moi qui te parle et c’est moi qui te touche!»
Mais il ne me répond ni ne me reconnaît.

« Mon amour, mon amour, éveille-toi, c’est fête!
La violette a mis son étoile au gazon,
C’est la saison d’aimer, pour aimer je suis prête,
C’est la délicieuse et divine saison!

« Viens !… nous irons encor, sous la lune attiédie,
Redire les serments que tu m’as répétés ! »
Mais sa main de ma main s’échappe, refroidie,
Et l’arc brisé d’Eros demeure à ses côtés.

Il n’est plus ! je maudis le sourire des choses,
Le velours de la mousse et la paix des étangs;
Je maudis la nature et ses métamorphoses,
Je maudis le soleil, je maudis le Printemps,

Et, l’esprit plein de rêve et de mélancolie,
Sans cueillir les lilas, sans respirer le jour,
Je laisse ma jeunesse, hélas! ensevelie,
S’endormir pour jamais au tombeau de l’Amour!

(Noël Bazan)

Illustration: Emile Vernon

 

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NIHILOMÉLANCOLIE (Srecko Kosovel)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2018



 

les_chevaux_bleus

NIHILOMÉLANCOLIE

Les chevaux bleus du rêve mortuaire
S’avancent à travers le brouillard.
Dans la lumière chaude, malade, des bougies
Brille un oeil ouvert, mort.

Sous l’épaisseur inerte
Des tempêtes tuées
Brille l’irréductible feu
Des autels plongeant dans le silence.

La nihilomélancolie enserre
Dans l’immobile le noir étonnement.
Au profond de la tombe dort un jeune mort
Qui sombre dans l’oubli.

(Srecko Kosovel)

Illustration: Daniel Densborn

 

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GLAS (George Bacovia)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2018



GLAS

Tout seul, tout seul, ici…
Loin, l’auberge s’est tue,
Le patron dort aussi.
Nulle âme par les rues…
Tout seul, tout seul, ici…

Il pleut, il pleut, il pleut…
Un temps de griserie,
Le désert et l’adieu…
Quelle mélancolie !
Il pleut, il pleut, il pleut…

Personne, non, personne…
Et c’est tant mieux, pardi !
Les heures passent sonnent,
On ne sait où je suis,
Personne, non, personne…

Je tremble, tremble, tremble…
Toute ironie a fui,
Vous resterez ensemble…
Il est tard, il fait nuit.
Je tremble, tremble, tremble…

Toujours, toujours, toujours…
L’élan qui me consume
Me délaisse en ce jour…
Sur les rêves, la brume
Toujours, toujours, toujours…

Tout seul, tout seul, tout seul…
Un temps de griserie,
Et la pluie, un linceul…
Quelle mélancolie !
Tout seul, tout seul, tout seul…

(George Bacovia)

Illustration: George Hunter

 

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BRUMES (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 20 mai 2018



BRUMES

Je suis un grand jardin de novembre, un jardin éploré
Où grelottent les abandonnés du vieux faubourg ;
Où la couleur misérable des brumes dit : Toujours !
Où le battement des fontaines est le mot : Jamais…
— Autour d’un buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Tourne la ronde des désespoirs du vieux faubourg.

Entendez-vous la ronde qui pleure, dans le jardin noyé
De brume aveugle, au fond du vieux faubourg ?
Pauvres amitiés mortes, burlesques amours oubliées,
O vous les mensonges d’un soir, ô vous les illusions d’un jour,
Autour du buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Venez danser la ronde noire du vieux faubourg.

La brume a tout mangé, rien n’est gai, rien n’irrite,
Le rêve est aussi creux que la réalité.
Mais dans le parc où vous avez connu l’été
La ronde, la ronde immense tourne, tourne toujours,
Amis que l’on remplace, amantes que l’on quitte…
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite…)
Je suis un grand jardin de novembre, au fond d’un vieux faubourg.

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

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O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien ! (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors
Les liesses du cuivre énamouré sont brèves;
Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves
Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.

Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,
Joyaux où dort une lumière qui s’azure
Éternelle et multicolore comme l’eau…
Et cela met en nous un trésor frais et beau.
Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse
Dont je suis à la fois le maître et le gardien;
Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse.
O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !…

(Georges Rodenbach)

 

 

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Le menacé (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



Le menacé

C’est l’amour. Je devrais me cacher ou fuir.

Les murs de ma prison grandissent, comme en un rêve atroce.
Le beau masque a changé, mais comme toujours c’est le seul.
De quoi peuvent me servir mes talismans :
l’exercice des lettres, la vague érudition,
l’apprentissage des mots dont l’âpre Nord se servit pour chanter ses mers et ses épées,
la sereine amitié, les galeries de la Bibliothèque, les choses courantes, les coutumes,
le jeune amour de ma mère, l’ombre militaire de mes morts, la nuit intemporelle, la saveur du sommeil ?

Etre avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps.

Déjà la cruche se brise sur la fontaine, déjà l’homme se lève à la voix de l’oiseau,
déjà s’assombrissent ceux qui regardent aux fenêtres mais l’ombre n’a pas apporté la paix.

C’est, je le sais bien, l’amour : le désir anxieux d’entendre sa voix,
l’attente et la mémoire, l’horreur de vivre dans la succession.

C’est l’amour avec ses mythologies, avec ses petites magies inutiles.

Il y a un coin de rue où je n’ose passer.

Déjà les armées m’encerclent, les hordes.

(Cette chambre est irréelle, elle ne l’a pas vue.)

Le nom d’une femme me dénonce.

J’ai mal à une femme dans tout mon corps.

(Jorge Luis Borges)

 

 

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Que de fois (Juan Ramón Jiménez)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



 

Vladimir Volegov

Que de fois, un rêve
nous fait, de jour, prendre les armes,
accuser, défendre — ah femme nôtre ! —
une aigrette sur la lune !

— Ah, femme, plus qu’un corps,
âme presque, au point
où celui-là va vers celle-ci
et où l’âme est presque celui-là :
germe de confusions
de vérité et de mensonge ! —

Femme, et nous ne savons pas
quel domaine est le tien ;
où prendre ta part, rose ambiguë !

***

¡Qué de veces, un sueño
nos hace tomar armas en el día,
acusar, defender — iay mujer nuestra—
a un vilano en la luna!

—¡ay, mujer, más que cuerpo,
casi alma, en el punto
en que aquél va hacia ésta
y el almas es casi aquél;
jermen de confusiones
de verdad y mentira!—

¡Mujer, y no sabemos
qué dominio es el tuyo;
dónde tomar tu parte, ambigua rosa!

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Vladimir Volegov

 

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RÊVE D’ARTISTE (Emile Nelligan)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



RÊVE D’ARTISTE

Parfois j’ai le désir d’une soeur bonne et tendre,
D’une soeur angélique au sourire discret :
Soeur qui m’enseignera doucement le secret
De prier comme il faut, d’espérer et d’attendre.

J’ai ce désir très pur d’une soeur éternelle,
D’une soeur d’amitié dans le règne de l’Art,
Qui me saura veillant à ma lampe très tard
Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle;

Qui me prendra les mains quelquefois dans les
siennes
Et me chuchotera d’immaculés conseils,
Avec le charme ailé des voix musiciennes;

Et pour qui je ferai, si j’aborde à la gloire,
Fleurir tout un jardin de lys et de soleils
Dans l’azur d’un poème offert à sa mémoire.

(Emile Nelligan)


Illustration: Patrick Marques

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AMIS D’AMOUR (Bernard de Naillac)

Posted by arbrealettres sur 18 mai 2018



Illustration: Odile Wysocki-Grec
    
AMIS D’AMOUR

Restons amis, veux-tu? Rien qu’amis. L’attitude
En vaudra mieux, crois-moi, que de trouver un jour
Le premier abandon qui fait la solitude,
Nos sentiments fanés, d’anciens rêves d’amour !

Je suis émerveillé d’un rêve, que j’ignore…
Je crois en toi, mais davantage en l’amitié.
Restons ainsi, pour être un peu pareils encore :
N’est-ce pas suffisant, le bonheur à moitié ?

Amis, n’est-ce pas beau? Le soir ardent qui frôle
M’émeut profondément, ô mystère caché !
J’ai posé doucement ma tête à ton épaule :
Ton visage n’en est plus doux ni plus fâché…

Et c’est un geste las dont l’amour est complice ;
Tout bas, nous nous disons : un geste indifférent !
Cela parait une eau qui se sille et se lisse,
Quand le désir, parfois, apporte son courant.

Puis nous disons des mots quelconques… Nonchalance
D’un langage d’amour, dans les soirs éperdus.
Et nous nous comprenons avec des yeux d’absence,
Et ces mots — semble-t-il — étaient ceux attendus.

(Bernard de Naillac)

 

Recueil: Etincelles

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Ils doivent croire que je suis en acier (Juan-José Canton y Canton)

Posted by arbrealettres sur 17 mai 2018



Ils doivent croire que je suis en acier
résistant au coup et à l’affrontement,
sans peur, disant toujours ce que je ressens,
ce qui me pousse, ce que je vis, ce que je ne veux pas.

Ils doivent croire que je ne meurs jamais,
que j’ignore le vide, que je ne trahis
jamais mes rêves, la pensée sincère
de l’homme qui en moi demeure.

Qu’ils sachent que je suis en chair et en os,
que moi, aussi je recèle de la lumière et de l’ombre
et que je ne m’en suis pas toujours sorti intact.

Qu’ils sachent que ma voix ne nomme pas toujours
la douleur que dans mon coeur je soupèse,
et que parfois ce qui stupéfait rend muet.

(Juan-José Canton y Canton)


Illustration: Pascal Renoux

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