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Poésie

Posts Tagged ‘chanter’

Ivresse (Attila Jozsef)

Posted by arbrealettres sur 26 mars 2017



Ivresse

De mon âme qui chante, ô combien j’aimerais
Guérir les tristes cœurs et secouer le monde!
Je pardonne à présent, je pardonne à la ronde
Les offenses d’hier. Je le sens. Je le sais.

L’esclave douloureux qui lutte pour la vie,
J’aimerais ô combien le serrer sur mon cœur!
Je voudrais rappeler et le frère et la sœur,
Tous ceux qu’on ne voit plus, que la mort s’approprie.

J’aimerais que tournât un peu plus lentement,
Que s’arrêtât enfin la gigantesque roue
Qui hâte les destins, qui de l’homme se joue.
Mais surtout je voudrais… aimer profondément.

Je voudrais concevoir, avec des doigts de fée,
Du grand et du splendide… et du miraculeux.
Après cela: périr. Oui, périr, je le veux.
C’est que je suis l’ivresse, à tout excès portée.

(Attila Jozsef)


Illustration: Sylvie Lemelin

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Conclusion des beautés d’Amaranthe (Pierre de Marbeuf)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



 

Luis Ricardo Falero the_favorite-large arc

Conclusion des beautés d’Amaranthe

Alors que j’ai chanté par un vers précieux
Cette divine bouche où Piton se repose,
Que j’ai doré les fers où mon âme est enclose,
Et qu’après j’ai fait luire un soleil dans ses yeux,

J’ai fait flotter Pactole avecque ses cheveux,
J’ai fait rire la perle, et soupirer la rose :
Mon pinceau poursuivait, mais ma Muse s’oppose
Aux traits les plus hardis des attraits amoureux.

Je voulais peindre à nu les beautés que dérobe
A mes yeux envieux le voile de sa robe ;
Mais là des déités est le saint Panthéon.

Aux téméraires yeux là l’amour met des bornes,
Et menace, cruel, du supplice des cornes,
Tous ceux qui commettront le péché d’Actéon.

(Pierre de Marbeuf)

Illustration: Luis Ricardo Falero

 

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Ode à un rossignol (John Keats)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2017



 

Heiko Müller rossignol

Ode à un rossignol

Mon coeur se serre et une torpeur douloureuse
Me prend comme si j’avais bu à longs traits
La cigüe, ou bien quelque morne opium,
Et coulé à l’instant au fond du Léthé :
Non que j’envie ton heureuse fortune,
Mais je me réjouis trop de ta félicité, –
Qu’ainsi, dryade aux ailes légères,
Dans un mélodieux bouquet
De hêtres verts et d’ombres innombrables,
A plein gosier tu incantes l’été.

O que je boive une gorgée d’un vin
Rafraîchi dans les abîmes de la terre,
Fleurant bon Flore et la verte campagne,
Danse et chant de Provence, allégresse solaire !
O la chaleur du Sud à plein cratère
Où rougit l’authentique Hippocrène,
Son chapelet de bulles pétillant
A la bouche tachée de pourpre ;
O que j’en boive ! et quitter, ignoré, le monde,
M’évanouir avec toi dans la forêt profonde :

M’évanouir au loin, me dissoudre, oublier
Ce qu’en ta frondaison tu ne connus jamais,
L’ennui d’ici, la fièvre, le dégoût
Des humains occupés à s’écouter gémir ;
Où la paralysie ne laisse tressaillir
Que l’ultime poil gris, triste, clairsemé,
Quand, devenue d’une pâleur de spectre,
La jeunesse diaphane se meurt ;
Où toute pensée n’est plus rien que douleur
Et désespoir aux yeux vides ;
La Beauté même en perd son regard lustral,
Et le nouvel Amour languit, sans avenir.

Au loin ! Au loin ! Je volerai vers toi,
Non sur le char aux léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Tout encombré pourtant de mon cerveau infirme :
Avec toi, déjà ! Tendre est la nuit,
Et il se peut que sur son trône la Reine Lune
Se drape d’un essaim féérique d’étoiles ;
Pourtant ici nulle lumière,
Sinon ce qui nous vient des cieux avec les brises
Et court sur les chemins moussus, dans les ténèbres.

Je ne puis distinguer ni les fleurs à mes pieds,
Ni l’encens délicat flottant dans la ramure,
Mais dans l’obscur embaumé je perçois chaque effluve
Que répand alentour la saison opportune,
Sur l’herbe, le hallier, les baies sauvages,
La blanche aubépine et l’églantier pastoral,
Et l’éphémère violette sous les feuilles ;
Et sur la fille aînée du mois de Mai,
La rose musquée qui déborde de rosée enivrante,
Annonçant les soirées bourdonnantes d’été.

J’écoute sombrement ; c’est vrai que souvent,
A moitié amoureux de la Mort consolante,
Dans plus d’un vers rêveur je l’ai nommée tendrement,
Qu’elle emporte dans les airs mon souffle apaisé ;
Maintenant plus que jamais, mourir semble une fête,
Cesser d’exister, sans douleur, à minuit,
Au moment même, Rossignol, où en pareille extase
Tu donnes libre cours à ton âme !
Et toujours tu chanterais, mais vainement,
Ton haut requiem au gazon de ma tombe.

Toi, tu n’es pas né pour mourir, Oiseau immortel !
Nulle avare génération ne t’a foulé aux pieds ;
Cette voix que j’entends dans la nuit fugitive
Aux temps anciens berçait souverains et bouffons :
Ce même chant, qui sait, avait trouvé la voie
Du triste coeur de Ruth privée de sa patrie,
Debout, en larmes, parmi la moisson étrangère ;
Le même qui maintes fois enchanta
Des croisées par magie ouvertes sur l’écume
De mers dangereuses, au pays sans retour des fées.

Sans retour ! C’est un glas qui résonne en ces mots,
M’arrache à toi, me livre à ma solitude.
Adieu ! Car malgré ce qu’on dit, les chimères
Ne peuvent tout à fait nous abuser, – elfe joueur,
Adieu ! Adieu ! ton hymne plaintif s’évanouit,
Court sur le pré voisin et le ruisseau tranquille,
Jusqu’au sommet de la colline ; le voilà enterré
Tout au fond, sous l’herbe du val proche :
Etait-ce une vision ? ou un rêve éveillé ?
La musique envolée, suis-je avec elle en songe ?

***

Ode to a the Nightingale

My heart aches, and a drowsy numbness pains
My sense, as though of hemlock I had drunk,
Or emptied some dull opiate to the drains
One minute past, and Lethe-wards had sunk:
‘Tis not through envy of thy happy lot,
But being too happy in thine happiness, –
That thou, light-winged Dryad of the trees,
In some melodious plot
Of beechen green and shadows numberless,
Singest of summer in full-throated ease.

O, for a draught of vintage! that hath been
Cool’d a long age in the deep-delved earth,
Tasting of Flora and the country green,
Dance, and Provençal song, and sunburnt mirth!
O for a beaker full of the warm South,
Full of the true, the blushful Hippocrene,
With beaded bubbles winking at the brim,
And purple-stained mouth;
That I might drink, and leave the world unseen,
And with thee fade away into the forest dim:

Fade far away, dissolve, and quite forget
What thou among the leaves hast never known,
The weariness, the fever, and the fret
Here, where men sit and hear each other groan;
Where palsy shakes a few, sad, last gray hairs,
Where youth grows pale, and spectre-thin, and dies;
Where but to think is to be full of sorrow
And leaden-eyed despairs,
Where Beauty cannot keep her lustrous eyes,
Or new Love pine at them beyond to-morrow.

Away! away! for I will fly to thee,
Not charioted by Bacchus and his pards,
But on the viewless wings of Poesy,
Though the dull brain perplexes and retards:
Already with thee! tender is the night,
And haply the Queen-Moon is on her throne,
Cluster’d around by all her starry Fays;
But here there is no light,
Save what from heaven is with the breezes blown
Through verdurous glooms and winding mossy ways.

I cannot see what flowers are at my feet,
Nor what soft incense hangs upon the boughs,
But, in embalmed darkness, guess each sweet
Wherewith the seasonable month endows
The grass, the thicket, and the fruit-tree wild;
White hawthorn, and the pastoral eglantine;
Fast fading violets cover’d up in leaves;
And mid-May’s eldest child,
The coming musk-rose, full of dewy wine,
The murmurous haunt of flies on summer eves.

Darkling I listen; and, for many a time
I have been half in love with easeful Death,
Call’d him soft names in many a mused rhyme,
To take into the air my quiet breath;
Now more than ever seems it rich to die,
To cease upon the midnight with no pain,
While thou art pouring forth thy soul abroad
In such an ecstasy!
Still wouldst thou sing, and I have ears in vain –
To thy high requiem become a sod.

Thou wast not born for death, immortal Bird!
No hungry generations tread thee down;
The voice I hear this passing night was heard
In ancient days by emperor and clown:
Perhaps the self-same song that found a path
Through the sad heart of Ruth, when, sick for home,
She stood in tears amid the alien corn;
The same that oft-times hath
Charm’d magic casements, opening on the foam
Of perilous seas, in faery lands forlorn.

Forlorn! the very word is like a bell
To toll me back from thee to my sole self!
Adieu! the fancy cannot cheat so well
As she is fam’d to do, deceiving elf.
Adieu! adieu! thy plaintive anthem fades
Past the near meadows, over the still stream,
Up the hill-side; and now ’tis buried deep
In the next valley-glades:
Was it a vision, or a waking dream?
Fled is that music: – Do I wake or sleep?

(John Keats)

Illustration: Heiko Müller

 

 

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RONDE FLAMANDE (Charles Cros)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2017



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RONDE FLAMANDE
A Mademoiselle Mauté de Fleurville

Si j’étais roi de la forêt,
Je mettrais une couronne
Toute d’or ; en velours bleuet
J’aurais un trône,

En velours bleu, garni d’argent
Comme un livre de prière,
J’aurais un verre en diamant
Rempli de bière,

Dire qu’un roi prend quand il veut
La plus belle fille au monde
Dont les yeux sont du plus beau bleu,
Et la plus blonde,

Avec des tresses comme en a
Jusqu’aux genoux, Marguerite.
Si j’étais roi, c’est celle-là
Que j’aurais vite.

J’irais la prendre à son jardin,
Sur l’eau, dans ma barque noire,
Mât de nacre et voile en satin.
Rames d’ivoire.

Satin blanc, nacre et câbles d’or…
Des flûtes, des mandolines
Pour bercer la belle qui dort
Sur des hermines !

Hermine, agrès d’or et d’argent,
Doux concert, barque d’ébène,
Couronne et verre en diamant…
J’en suis en peine.

Je n’ai que mon coeur de garçon.
Marguerite se contente
D’être ma reine en la chanson
Que je lui chante.

(Charles Cros)

Illustration: Alexandra Kirievskaya

 

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Acrobate (Vítězslav Nezval)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Acrobate

A la fin l’acrobate s’était mis à se balancer
Sur les ailes du papillon des suicidés
II jeta une rose au petit marin
Dont les yeux fidèles et transparents comme un bon vent
Coulaient sur les joues
En regardant l’acrobate qui tombait
Et faisait voir dans sa poitrine ouverte
Son coeur noir comme une chauve-souris

Les agents de police se sont précipités
Pour faire des rapports exacts sur l’identité de cet acrobate fou
Qui en tombant a laissé un aveu si mystérieux
Qu’il faut le dire
Qu’il faut le crier
Qu’il faut le chuchoter
Qu’il faut se taire devant ses paroles si mystérieuses
Si mystérieuses
Qu’il faut les chanter.

(Vítězslav Nezval)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Illustration: Gilles Candelier

 

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Sais tu, mon ami inconnu (Jean-Pierre Siméon)

Posted by arbrealettres sur 13 mars 2017



Sais tu, mon ami inconnu, que je suis comme toi ?
Parfois j’ai froid, parfois j’ai peur,
parfois je me sens seul
et l’envie me vient de pleurer longtemps, tout bas.
Alors j’écris des poèmes.

Et il y a des moments légers où le jour est si clair à ma fenêtre,
où je suis si près de ceux qui m’aiment
que l’envie me vient de parler de chanter, de parler encore.
Alors j’écris des poèmes.

Et de tous ces poèmes j’ai fait un livre,
comme une longue lettre un peu folle que je t’adresse.
Histoire de nous connaître mieux.

(Jean-Pierre Siméon)

 

 

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La Voix (Henri de Régnier)

Posted by arbrealettres sur 11 mars 2017



La Voix

Je ne veux de personne auprès de ma tristesse
Ni même ton cher pas et ton visage aimé,
Ni ta main indolente et qui d’un doigt caresse
Le ruban paresseux et le livre fermé.

Laissez-moi. Que ma porte aujourd’hui reste close ;
N’ouvrez pas ma fenêtre au vent frais du matin ;
Mon cœur est aujourd’hui misérable et morose
Et tout me paraît sombre et tout me semble vain.

Ma tristesse me vient de plus loin que moi-même,
Elle m’est étrangère et ne m’appartient pas,
Et tout homme, qu’il chante ou qu’il rie ou qu’il aime,
À son heure l’entend qui lui parle tout bas,

Et quelque chose alors se remue et s’éveille,
S’agite, se répand et se lamente en lui,
À cette sourde voix qui lui dit à l’oreille,
Que la fleur de la vie est cendre dans son fruit.

(Henri de Régnier)

 

 

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Dans les bois (Gérard de Nerval)

Posted by arbrealettres sur 11 mars 2017



Dans les bois

Au printemps l’oiseau naît et chante :
N’avez-vous pas ouï sa voix ?…
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l’oiseau – dans les bois !

L’été, l’oiseau cherche l’oiselle ;
Il aime – et n’aime qu’une fois !
Qu’il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l’oiseau – dans les bois !

Puis quand vient l’automne brumeuse,
il se tait… avant les temps froids.
Hélas ! qu’elle doit être heureuse
La mort de l’oiseau – dans les bois !

(Gérard de Nerval)

 

 

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PETITE FÊTE INTIME (Li Taï Po)

Posted by arbrealettres sur 9 mars 2017



lune [1280x768]

PETITE FÊTE INTIME

Je prends un flacon de vin
Et je vais le boire parmi les fleurs,
Nous sommes toujours trois,
Comptant mon ombre et mon amie la lune

Heureusement que la lune ne sait pas boire
Et que mon ombre n’a jamais soif

Quand je chante, la lune m’écoute en silence.
Quand je danse, mon ombre danse aussi.

Après tout festin les convives se séparent.
Je ne connais pas cette tristesse
Lorsque je regagne ma demeure,
La lune m’accompagne et mon ombre me suit.

(Li Taï Po)

 Illustration

 

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Si tu savais (Anna Akhmatova)

Posted by arbrealettres sur 8 mars 2017



Nous ne boirons pas dans le même verre
Ni de l’eau ni du vin doux,
Nous n’échangerons pas de baisers le matin,
Et le soir nous ne serons pas ensemble à la fenêtre.
Ton signe est le soleil; le mien, la lune;
Mais nous vivons d’un seul amour.

Mon tendre ami fidèle est toujours avec moi,
Ton amie joyeuse est toujours avec toi,
Mais je comprends l’effroi dans ces yeux gris,
Et tu es la cause de mon malaise.
Nous espaçons nos rencontres trop brèves.
C’est notre lot: protégeons notre paix.

Oui mais ta voix chante dans mes poèmes,
Mon souffle passe dans les tiens.
Oh, ce bûcher existe et ni l’oubli
Ni la peur n’osent s’approcher.
Si tu savais comme, en ce moment,
J’aime tes lèvres, roses, sèches !

(Anna Akhmatova)

Illustration: Man Ray

 

Illustration: Man Ray

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