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Poésie

Posts Tagged ‘perdre’

C’EST À DIRE (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2019




Illustration: Fernand Dubuis

    
C’EST À DIRE
(Le bruit qui n’est pas entendu)

Pour Fernand Dubuis, qui a enrichi ce texte de couleurs rares aux harmonies inattendues.

Au tournant du verbe
accablé de masques
dont l’être intermittent
parfois surgit
lampe éphémère
pour que renaissent
les ténèbres
en vain refoulées
parfois plonge à l’oubli définitif
recours
depuis l’origine inconnue
jusqu’au-delà du futur
où tant de douleurs
enfin pétrifiées seront
c’est-à-dire
ne seront plus
voici pour le veilleur
ensommeillé
l’écho qui s’interroge
au-dehors sans répondre
le sifflement de l’ennemi
sous la porte
peut-être la clé
perdue
ou du moins ce mince fil
conducteur de vocables
mais pour qui mais pourquoi
s’il n’est rien
s’il s’enroule inutile
à l’index
ou s’il
retentit solitaire
ou s’il est incapable
de révéler autre chose
que sur le sol
à l’ombre de l’été
ce peu de traces
d’un passage
ou le bruit qui n’est pas entendu
ou les couleurs légères
de l’averse que le soleil
dispense à l’ennui
du littoral
lorsque tout espoir
et tout mal
évanouis
le sable
entonne le tumulte
les cris les rires
la blessure
et le silence même
dans une tête
aux dents serrées
inutile témoin
sur l’astre feu
lentement refroidi
d’être là
et ainsi et ainsi
et toujours
et si vous voulez
que je m’arrête
donnez-moi le mot
sinon— sans fin

je continue.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: L’accent grave et l’accent aigu
Traduction:
Editions: Gallimard

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NOUS AVONS PERDU LES MOTS (José Àngel Valente)

Posted by arbrealettres sur 10 avril 2019



Illustration: Alexandre Seon
    
NOUS AVONS PERDU LES MOTS

Nous avons perdu les mots
sur le rivage de la mer,
nous avons perdu les mots
par lesquels commencent les chants.

Nous sommes revenus à l’intérieur des terres,
nous avons perdu la vérité,
nous avons perdu les mots
et le chanteur et le chant.

***

PERDIMOS LAS PALABRAS

Perdimos las palabras
a la orilla del mar,
perdimos las palabras
de empezar a cantar.

volvimos tierra adentro,
perdimos la verdad,
perdimos las palabras
y el cantor y el cantar

***

ABBIAMO PERDUTO LE PAROLE

Abbiamo perduto le parole
sulla riva del mare,
abbiamo perduto le parole
per iniziare a cantare.

Siamo ritornati nell’entroterra,
abbiamo perduto la verità,
abbiamo perduto le parole
e il cantante e la canzone.

***

CUVINTELE PIERDUTE

Cuvintele pierdut-am
și astfel, la țărm de mare,
pierdut a fost cu ele
versul de început.

Spre lumea dinlăuntru
pierdut-am și adevărul,
cuvinte risipite, iar cântărețul
rămas-a fără cânt.

***

PERDEMOS AS PALAVRAS

Perdemos as palavras
à beira do mar,
perdemos as palavras
começo do cantar.

Viemos para terra,
perdemos a verdade,
perdemos palavras
cantor e cantar.

***

WIR VERLOREN DIE WORTE

Wir verloren die Worte
am Ufer des Meeres,
Wir verloren die Worte
um den Gesang anzustimmen.

Landeinwärts kehrten wir zurück
wir verloren die Wahrheit,
wir verloren die Worte
und den Sänger und das Singen.

***

WE LOST THE WORDS

We lost the words
at the shore of the sea,
we lost the words
to start to sing.

We returned inland,
we lost the truth,
we lost the words
and the singer and singing.

***

WIJ VERLOREN DE WOORDEN

Wij verloren de woorden
aan de oever van de zee,
wij verloren de woorden
waarmee het zingen begint.

Landinwaarts keerden wij terug,
wij verloren de waarheid,
wij verloren de woorden
en de zanger en het zingen.

(José Àngel Valente)

 

Recueil: ITHACA 581
Traduction: Français Germain Droogenbroodt – Elisabeth Gerlache / Espagnol original / Italien Luca Benassi / Roumain Gabriela Căluțiu Sonnenberg / Portugais Maria do Sameiro Barroso / Allemand Wolfgang Klinck / Anglais Germain Droogenbroodt / Néerlandais Germain Droogenbroodt /
Editions: POINT

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J’avais pensé partir… (Stéphane Bataillon)

Posted by arbrealettres sur 8 avril 2019



Illustration
    
J’avais pensé partir…

J’avais pensé partir
avant la fin du jour

Éviter les remous
pour m’en aller léger
et n’encombrer personne

Mais je dois me résoudre
à rattacher la barque
aux lourds anneaux du port
car ce soir il est tard

Trop pour prendre la mer.

*

Je n’ai pas la douleur
Je n’ai pas le besoin
et je n’ai pas l’exil

J’ai juste perdu
Celle que j’aimais.

**

Je t’avais promis une caresse chaque soir
désormais ce sera un poème.

(Stéphane Bataillon)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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Bonjour, bonjour, mon vieil âge (Georges Libbrecht)

Posted by arbrealettres sur 7 avril 2019



 

Olga Naletova_ Vieux clown

Bonjour, bonjour, mon vieil âge
(j’avais perdu mon visage)
Pour vingt sous moins un écu
je vends mon chapeau pointu.

(Georges Libbrecht)

Illustration: Olga Naletova

 

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Sang d’étoile (Alain Suied)

Posted by arbrealettres sur 31 mars 2019



Illustration: Renaud Baltzinger
    
Sang d’étoile

Tu viens des étoiles
et ta parole de lumière
brille
— un défi au néant
ou l’ultime feu d’une mémoire
abolie ?

Tu reviens
des étoiles
et ton regard enfin
s’ouvre
sur la lumière perdue
mais future
de notre exil inassouvi.

(Alain Suied)

 

Recueil: Sur le seuil invisible
Traduction:
Editions: Arfuyen

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L’arc-en-ciel (Adonis)

Posted by arbrealettres sur 31 mars 2019


WhereRainbowRises

L’arc-en-ciel a juré d’errer à jamais
Il a perdu sa maison première

(Adonis)

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Madame au fond de vous (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 26 mars 2019



Illustration: Amedeo Modigliani
    
Madame au fond de vous

Madame au fond de vous j’ai mangé au fruit rose
Et je n’en suis pas encore rassasié
Pour être vrai j’accours à ce nouveau cellier
D’avoir
Madame en vous mangé si claire chose

Madame j’ai tâté de l’enfer je suppose
En m’abandonnant de la langue à ce beau fruit
Depuis j’erre assoiffé affamé jour et nuit
Ne pouvant me passer d’une nouvelle dose

Quel secours appeler?
Je ne sais pas attendre
Ni ne peux plus aller par un autre sentier
Sans que le goût de votre pulpe me poursuive

Vous perdant comme on perd les perles d’un collier
Si de votre déduit ne puis être la grive
Me soûlant à votre raisin tendu et tendre

(Jacques Chessex)

 

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Continuer (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 16 mars 2019



Illustration: Alex Nabaum
    
Continuer.
Cela parfois suffit.

Continuer,
mais vers où ?

Continuer
vers moins ?

Continuer vers plus
n’a plus de sens.

Plus ou moins ne comptent pas.
Et sont peut-être semblables.
Continuer. Et se taire.
Et peut-être, de temps à autre,

répéter la parole perdue.
Continuer jusqu’à l’ultime porte,
toujours la même porte,
cette porte fermée.

***

Continuar.
Con eso basta a veces.

Continuar
¿pero hacia dónde?

Continuar
¿hacia menos?

Ya no tien sentido
continuar hacia más.

Más o menos no importan.
Y quizá sean lo mismo.
Continuar. Y callar.
Y tal vez, cada tanto,

repetir la palabra perdida.
Continuar hasta la última puerta,
siempre la misma puerta,
esta puerta cerrada.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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Il y a un nom perdu (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 15 mars 2019




    
Il y a un nom perdu.

Nous ne savons pas s’il a toujours été perdu,
une seconde après avoir été prononcé
ou peut-être déjà d’avant.

Nous ne savons pas si quelqu’un l’a caché
et oublia l’endroit,
ou si l’endroit disparut de lui-même.

Nous ne savons pas s’il fut peut-être retiré
du flux furtif des noms
afin de préserver une anomie
indispensable dans l’ouvert.

Nous ne savons pas si la futilité de l’homme
le laissa choir
comme un déchet supplémentaire
dans la pente générale des déchets.

Mais maintenant il nous manque.
Non pour désigner ceci ou cela
parmi tant de choses qui n’ont pas de nom.

Son manque nous affecte plus au fond :
le nom perdu
fracture les noms du reste des choses.

Le nom perdu
creuse petit à petit les autres noms
et nous abandonne dans ce presque unanime désert de mots,
où le vent de la nuit
change de place tous les lieux.

Le vent de la nuit
ou une topographique vengeance de l’abîme.

De sorte que la perte d’un nom
nous a fait perdre tous les noms.

***

Hay un nombre perdido.

No sabemos si estuvo siempre perdido,
desde un segundo después de articulado
o quizá desde antes.

No sabemos si alguien lo ocultó
y olvidó el lugar
o si el lugar desapareció por si mismo.

No sabemos si tal vez fue retirado
del flujo furtivo de los nombres
para preservar una anomia
imprescindible en lo abierto.

No sabemos si la trivialidad del hombre
dejó que se cayera
como un desecho mas
en el declive general de los desechos.

Pero ahora lo extrañamos.
No para designar esto o aquello
entre tantas cosas que no tienen nombre.

Su falta nos afecta más adentro:
el nombre perdido
fractura los nombres de todas las otras cosas.

El nombre perdido
ahueca poco a poco todos los otros nombres
y nos deja abandonados en este casi un
unánime desierto de palabras,
donde el viento de la noche
cambia de sitio todos los lugares.

El viento de la noche
o una topográfica venganza del abismo.

Así el extravío de un nombre
nos ha hecho perder todos los nombres.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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Tous les jours à présent je me réveille empli de joie et de peine (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2019



Tous les jours à présent je me réveille
empli de joie et de peine.
Autrefois je me réveillais sans aucune sensation;
je me réveillais.
Je suis empli de joie et de peine
parce que je perds ce que je rêve
Et que je peux être dans la réalité
où se trouve ce que je rêve.
Je ne sais pas ce que je dois faire de mes sensations.
Je ne sais pas ce que je dois être tout seul
avec moi-même.
Je veux qu’elle me dise quelque chose
pour me réveiller à nouveau.

(Fernando Pessoa)

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