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Poésie

Posts Tagged ‘sombre’

La fente (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration:  Gustave Courbet
    
La fente

Si je regarde en toi fente

dans tes pentes dans tes plis sondant
Descendant par l’ombre et la moire à ton noir
Si je rôde et respire à tes alentours
Glissant du relief par la zone rose
Au secret gorgé de ce noir À la faille à la gorge, fente dans sa plissure avisant

Maintenant scrutant la buée belle à voir
Ce glissement à ta chaleur déjà liquide
Madame la fente où règne l’Odeur

O regardant par l’entaille le délice

de sueur, de fétide miel
Dans le val ce silence noir
De sombre suc musicien
Si descendant rôdant encore à cette orée
Je me tue à percer un chemin autre À la caverne visiteur épuisé de zèle
Quand la tonne parfumée exhale
Et coule en pluie à ta paroi

ruisselante robe définitive À ma bouche bien avant le drap des morts

O fente si je viens en toi

Par la langue et l’œil ouvrant ta nuit sacrée

Descendant par les haltes un songe noir comme un fleuve

Enfoui l’oubli muet dans tes pentes
Si j’allume au fond de la chambre
Cette lampe, fente, tes alentours sur la strie
Noire à l’ombre offrant la glu à me tuer
Visiteur encore rêvant mangeant la lumineuse suie

(Jacques Chessex)

 

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Ra, Osiris, Amen apparut (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 27 octobre 2018



Eyes-in-the-Sky

Les murs ne tombent pas
[16]

Ra, Osiris, Amen apparut
dans un temple spacieux et nu ;

il est le père-monde,
père des temps passés,

présent et futur également ;
sans barbe, pas du tout comme Jéhovah,

il était droit, svelte,
aussi imposant que le monolithe de Memnon,

et pourtant pas déplacé
mais parfaitement à l’aise

dans cette simplicité et grâce
du dix-huitième siècle ;

je me suis alors éveillée avec un bond
avec surprise et me suis demandé,

mais à qui sont ces yeux ?
car les yeux (dans le froid,

je m’étonne de m’en souvenir)
étaient d’une seule texture,

comme sans pupille
ou tout en pupille, sombres

et pourtant très clairs et l’ambre
brillait…

***

Ra, Osiris, Amen appeared
in a spacious, bare meeting-house;

heis the world-father,
father of past aeons,

present and future equally;
beardless, not at all like Jehovah,

he was upright, slender,
impressive as the Memnon monolith,

yet he was not out of place
but perfectly at home

in that eighteenth-century
simplicity and grace ;

then I woke with a start
of wonder and asked myself,

but whose eyes are those eyes?
for the eyes (in the cold,

I marvel to remember)
were all one texture,

as if without pupil
or all pupil, dark

yet very clear with amber
shining …

(Hilda Doolittle)

 

 

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Il est des créatures (Pétrarque)

Posted by arbrealettres sur 23 octobre 2018



Illustration: Freydoon Rassouli  
    
Il est des créatures dont le regard
Est si altier qu’il soutient le soleil.
D’autres, que fait souffrir trop de lumière,
Ne sortent de leur antre que vers le soir.

Et d’autres, les insensées, qui ont désir
De jouir de la flamme, puisqu’elle brille.
Celles-là, c’est son autre vertu qui les consume.

Hélas, je suis de cet essaim fugace.
Car je ne puis affronter la lumière
De cette dame, et non plus ne sais faire
Un écran des lieux sombres, des crépuscules.

En dépit de mes yeux meurtris et pleins de larmes,
Je n’ai de vie qu’à chercher à la voir,
Et je sais que je cours à ce qui me brûle.

***

Son animali al mondo de si altera
vista che ‘ncontra ‘l sol pur si difende;
altri, perb che ‘l gran lume gli offende,
non escon fuor se non verso la sera;

et altri, col desio folle che spera
gioir forse nel foco, perché splende,
provan l’altra verni, quella che ‘ncende:
lasso, e ‘l mio loco è ‘n questa ultima schera.

Ch’i’ non son forte ad aspectar la luce
di questa donna, et non so fare schermi
di luoghi tenebrosi, o d’ore tarde:

perb con gli occhi lagrimosi e ‘nfermi
mio destino a vederla mi conduce;
et so ben ch’i’ vo dietro a quel che m’arde.

(Pétrarque)

 

Recueil: Je vois sans yeux et sans bouche je crie
Traduction: Yves Bonnefoy
Editions: Galilée

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Sombre nuit (Julian Tuwim)

Posted by arbrealettres sur 15 octobre 2018



 avebury cove stones night time

Sombre nuit

Homme plié sous le fardeau,
Viens t’asseoir.
Taisons-nous, regardons
La nuit noire.

Pose là ta pierre,
Repose-toi
Jusqu’au matin.
Dans la nuit sombre braquons tous deux
Nos yeux humains.

Parler est dur. La pierre est lourde.
Le pain de pierre.
Pourquoi parler. Deux pierres dans la nuit
Pour se taire.

(Julian Tuwim)

Découvert ici: Schabrières

Illustration

 

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Un jour au mont Atlas (Victor Hugo)

Posted by arbrealettres sur 8 octobre 2018



 

Giovanni Francesco Barbieri     Atlas

Un jour au mont Atlas

Un jour au mont Atlas les collines jalouses
Dirent : – Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses
Où vient la jeune fille, errante en liberté,
Chanter, rire, et rêver après qu’elle a chanté ;
Nos pieds que l’océan baise en grondant à peine,
Le sauvage océan ! notre tête sereine,
A qui l’été de flamme et la rosée en pleurs
Font tant épanouir de couronnes de fleurs !

Mais toi, géant ! – d’où vient que sur ta tête chauve
Planent incessamment des aigles à l’oeil fauve ?
Qui donc, comme une branche où l’oiseau fait son nid,
Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?
Pourquoi dans tes flancs noirs tant d’abîmes pleins d’ombre ?
Quel orage éternel te bat d’un éclair sombre ?
Qui t’a mis tant de neige et de rides au front ?
Et ce front, où jamais printemps ne souriront,
Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur l’inonde ?… –

Atlas leur répondit : – C’est que je porte un monde.

(Victor Hugo)

Illustration: Giovanni Francesco Barbieri

 

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Ce rai d’après-midi (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 29 septembre 2018



Illustration
    
Ce rai d’après-midi pénétrant
Ton sombre logis, toi l’avorton,
Tu le sais l’ange venu de loin,
De la nuit des temps : annonciation.

(François Cheng)

 

Recueil: Enfin le royaume
Traduction:
Editions: Gallimard

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À SEXTE (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 24 septembre 2018



    

À SEXTE
Je suis à toi. Sauve-moi.
Ps. 118-94. (Office de Sexte.)

Hélas ! hélas ! je suis dans le trouble verger
Où les fleurs et les fruits m’entourent de danger.
Les oiseaux sont muets, les arbres n’ont pas d’ombre,
Des crapauds haletants se collent au puits sombre.

Je tourne dans le cercle enflammé des iris.
Hélas ! dans le soleil ma chair brûle et les lis
De leur bouquet pesant d’essences déréglées
Me provoquent sans fin tout le long des allées.

Sans fin à chaque bord des sentiers continus
Des oeillets jaillissants agacent mes pieds nus
Et les roses d’hier trop vite épanouies
Se renversent pâmant sur mes mains éblouies.

Et ce jardin d’embûche où je vais sans secours
Est plein de vigne folle et de cerisiers lourds,
De seringas ardents d’où s’échappent des fièvres
Et de framboises aussi douces que des lèvres.

Et je voudrais manger à la branche qui pend,
À pleine bouche ainsi qu’un animal gourmand,
Les cerises, sang mûr, d’une avide sucée,
Ivre et de vermillon la face éclaboussée ;

Je voudrais arracher aux rosiers palpitants,
Comme on plume un oiseau sans y mettre le temps,
À pleine main leurs pétales et, la main pleine,
Les écraser sur ma poitrine hors d’haleine ;

Je voudrais me rouler sur la terre au sein chaud,
Les yeux brouillés d’azur éclatant, vaste, haut ;
Je voudrais… qui m’allume ainsi qu’une fournaise ?…
Des femmes au cou nu s’en vont cueillir la fraise…

Alarme ! éveille-toi, pauvre moine engourdi !
C’est le vieux guet-apens du démon de Midi.
Fuis sans rouvrir les yeux, fuis, piétine la vie
Qui voudrait être et ne doit pas être assouvie.

Fuis ! Mais où fuir ? Où donc ? Où ? J’ai les pieds trop las.
Où donc ?… La mauvaise herbe est haute sous mes pas,
Derrière et devant moi partout la Bête rôde
Sous les fleurs, sur le ciel, dans la broussaille chaude,

Et je sens, comme un fruit où chemine le ver,
Un serpent doux et chaud qui me suce la chair
Et chaque battement de mon coeur me torture…
Par où t’échapperai je, ô maudite Nature ?

Quelle verge d’épine ou quels charbons ardents
Me guérira du mal dont je grince les dents ?
Quel fouet aux noeuds de plomb, quelle source glacée
Me guérira du mal que j’ai dans la pensée ?

Faut-il me laisser choir à mon dam entraîné,
Comme un oiseau par un reptile fasciné
Ou me débattre encor bien qu’à bout de courage ?…
Mais Seigneur, c’est à Vous de faire votre ouvrage.

Je suis votre brebis, Vous êtes mon berger.
Comme un agneau perdu me laisserez-vous manger ?
À l’aide ! Poursuivez ce loup qui me menace,
Courez et jetez-lui des pierres à la face ;

Car si vous me laissiez périr à l’abandon,
Ce Vous serait, Seigneur, un bien piteux renom
De mauvais pâtre et pour le soin de votre gloire
À personne, ô mon Dieu, ne le donnez à croire.

(Marie Noël)

 

Recueil: Les Chansons et les Heures / Le Rosaire des joies
Traduction:
Editions: Gallimard

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À VÊPRES (Marie Noël)

Posted by arbrealettres sur 24 septembre 2018



    

À VÊPRES
Seigneur, il nous est bon d’être ici.
(Math. 17-4.)

Le jour s’apaise. Allons cheminer, ô mon âme,
Exilés dans l’oubli de ce monde, tout seuls,
Sur la terrasse haute où quelque vieille femme
Cueille des fleurs aux branches calmes des tilleuls.

Vois, l’éclat du soleil se tait, le ciel s’efface
Et la plaine à mes pieds semble un étang qui dort.
Pourquoi n’ayant rien fait, mon âme, es-tu si lasse,
Toi qui ne dormiras pas même dans la mort ?

Quelle plaie avais-tu d’où la fièvre s’élance ?
L’arôme du feuillage et des calices clos
De son sommeil épars embaume le silence…
Est-ce le rossignol qui trouble ton repos ?

Dans cet enchantement câlin où s’évapore
La résolution des précises vertus,
Qu’avons-nous égaré, que cherchons-nous encore ?
Quel perfide regret nous a tant abattus ?

Une attente sans but en moi se désespère,
J’ai le mal d’un pays d’où le vent doit souffler.
Où donc est mon pays, la maison de mon père
Et le chemin secret où je veux m’en aller ?

Quelle haleine a flotté qui m’entraîne avec elle
Dans un espoir immense où me voilà perdu ?
Quel amour tout à coup m’environne, m’appelle ?…
Rien ne bouge… ô mon coeur, qu’ai-je donc entendu ?

La paix des alentours est auguste et profonde.
Vois, du bois pâle et bleu de douceur arrosé,
La caresse de Dieu qui s’étend sur le monde ;
Toi-même as clos tes yeux sous l’aile d’un baiser.

Un invisible pas entr’ouvre l’herbe sombre
Et le souffle des champs qui tremblent le soutient…
C’est mon Seigneur, les bras tout grands ouverts dans l’ombre !
Il vient et je défaille à son passage… Il vient…

Seigneur, éloignez-vous, de peur que je ne meure.
Eloignez-vous !… Où fuir ?… Ah ! faites ! Prenez-moi !
Tenez-moi contre vous et laissez que je pleure
Est-ce de joie, est-ce de peine, est-ce d’effroi ?

Il m’a pris dans ses mains et j’ai posé la tête
Sur le coeur du Berger ainsi qu’un agneau las.
Et j’y suis bien, sa folle et plaintive conquête,
J’y suis bien et, s’il veut, je ne bougerai pas.

Demeurons. Il fait bon, Seigneur, sur la montagne.
— Sommes-nous au sommet exalté du Thabor ? —
Demeurons, la nuit monte et lentement nous gagne,
Le soir fuyant s’égare… Ah ! demeurons encor…

Les corolles des champs ont renversé leur vase,
Un baume répandu coule des liserons
Et le ciel infini se noie en notre extase…
Il fait bon, il fait doux, ô Maître, demeurons.

(Marie Noël)

 

Recueil: Les Chansons et les Heures / Le Rosaire des joies
Traduction:
Editions: Gallimard

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RANDONNÉE (Kenneth White)

Posted by arbrealettres sur 19 septembre 2018



 

promenade_irlande

RANDONNÉE

Merci pour cette poignée de jours d’avril
pour le vent blanc qui souffle
pour la terre sombre et les herbes entremêlées
et la fille qui marche à mes côtés
(Au pays des douze collines, Irlande)

*

ROAD FRAGMENT

My thanks for this handful of April days
for the white wind blowing
for the dark earth and the tangled grass
and the girl beside me walking
(Twelve Ben Country, Ireland)

(Kenneth White)

 

 

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Devant l’écran pâle du soir (Antonio Machado)

Posted by arbrealettres sur 9 septembre 2018



    
Devant l’écran pâle du soir,
l’église, avec ses tours pointues,
et le large campanile
où doucement se balancent les cloches,
se dresse, haute et sombre.

L’étoile est une larme
dans l’azur céleste.
Sous l’étoile claire
flotte, flocon échevelé,
un chimérique nuage d’argent.

(Antonio Machado)

 

Recueil: Champs de Castille précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre
Traduction: Sylvie Léger et Bernard Sesé
Editions: Gallimard

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