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Posts Tagged ‘(Georges Rodenbach)’

Vieux quais (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2019



Pascale Aguettaz Bellanger 72

Vieux quais

Il est une heure exquise à l’approche des soirs,
Quand le ciel est empli de processions roses
Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses
Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs.

Alors tout s’avivant sous les lueurs décrues
Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur,
Un charme se révèle aux yeux las du songeur :
Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues.

Façades en relief, vitraux coloriés,
Bandes d’Amours captifs dans le deuil des cartouches,
Femmes dont la poussière a défleuri les bouches,
Fleurs de pierre égayant les murs historiés.

Le gothique noirci des pignons se décalque
En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau,
Et la lune se lève au milieu d’un halo
Comme une lampe d’or sur un grand catafalque.

Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel,
Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre
Les baisers et l’adieu glacé de la rivière
Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.

Oh ! les canaux bleuis à l’heure où l’on allume
Les lanternes, canaux regardés des amants
Qui devant l’eau qui passe échangent des serments
En entendant gémir des cloches dans la brume.

Tout agonise et tout se tait : on n’entend plus
Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure,
Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure
Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus !

Et l’on devine au loin le musicien sombre,
Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ;
La tristesse du soir a passé dans ses doigts,
Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre.

(Georges Rodenbach)

 Illustration: Pascale Aguettaz Bellanger

 

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Dimanches (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 11 novembre 2019



Louis Tytgadt 31 [800x600]

Dimanches

Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver,
Dans l’assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !

Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s’en vont sur les trottoirs :
Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.

Et par l’écartement des rideaux des fenêtres,
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres,

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s’allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes ;
Le moyen âge mort se réfugie en eux ;
C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

Ô lanternes, gardant le souvenir du feu,
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vide et le deuil de la rue
Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

(Georges Rodenbach)

 Illustration: Louis Tytgadt

 

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Le soir quotidien descend (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 11 janvier 2019



Le soir quotidien descend
Dans les vitres qu’il décompose;
On y voit s’évanouissant
Comme un encens sur une rose.
C’est un funèbre et bref conflit
Dans les vitres, lasses d’attendre.
Enfin le destin s’accomplit,
Pauvres vitres pleines de cendre…
Et le soir qui manigançait
Dans la demeure enfin pénètre.

(Georges Rodenbach)

Illustration

 

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Par toi j’aurai compris toutes les grandes choses (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 22 octobre 2018


 

Par toi j’aurai compris toutes les grandes choses :
Le charme des matins et la douceur des soirs
Ou l’horizon flambait comme un bûcher de roses !

La splendeur des grands vers, rangés en barreaux noirs
Comme si derrière eux des lions de pensée
Eussent rugi d’orgueil en de beaux désespoirs!

Mon âme auprès de toi s’est souvent balancée
Avec plus de mollesse au hamac d’un concert
Dans les mailles des sons où tu t’étais bercée !

Car, par les soirs tombants, teints de rose et de vert,
Par les tranquilles soirs d’été mélancoliques,
Sous tes regards aigus tout mon coeur s’est ouvert,

S’est ouvert sous tes yeux profonds et métalliques
Qui lui faisaient des trous avec leurs poignards d’or,
Et c’est par ces trous-là que les grandes musiques

— A cette heure adorable où le jour qui s’endort
A fauché les rayons du soir comme des seigles —
Que les musiques donc chantant, prenant l’essor,

Entraient, ouvrant leur aile, en moi comme des aigles !

(Georges Rodenbach)

Illustration

 

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LA PRIÈRE (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 13 septembre 2018



LA PRIÈRE

J’évoque aussi parfois la grande chambre ancienne
Où nous allions prier pendant les soirs de mai;
Comme pour la chaleur on ouvrait la persienne
L’âme des fleurs passait dans le vent embaumé.

Une madone blonde ornait la cheminée
Montrant des doigts son coeur traversé d’un couteau;.
Des chandeliers d’argent l’avaient illuminée
Et donnaient de la vie aux fleurs de son manteau.

Et la chambre perdait tout son aspect sévère
Tant les roses prenaient des teintes de pastel,
Tant les lys dormaient bien dans leurs globes de verre
Et tant ce reposoir avait des airs d’autel,

Nous arrivions ensemble, en marchant sur les pointes
De nos pieds, dans la chambre où la Vierge régnait;
Et nous pleurions de voir que, malgré nos mains jointes,
Sous son manteau d’azur son coeur rouge saignait.

Et nous prenions plaisir à compter les bougies !
Et nos lèvres goûtaient le charme qu’il y a
A psalmodier haut, comme des élégies,
Les rythmiques versets des Ave Maria.

On eût dit que le ciel descendait dans la chambre
Avec son clair de lune et tous ses astres d’or !
Et les lits qui flottaient dans ces lumières d’ambre
Semblaient de grands bateaux sur un fleuve qui dort.

Et quand nous nous couchions, commençait le voyage,
Le voyage idéal vers le paradis bleu!
Des anges descendaient nous servir d’équipage
Et nous nous endormions dans des gestes d’adieu

(Georges Rodenbach)

 

 

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Je me souviens du soir où je t’ai vainement attendue (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2018



Je me souviens du soir où je t’ai vainement
Attendue en un parc aux pensives allées
Dont les arbres pleuraient leurs feuilles en allées
Et miraient leur douleur dans le bassin dormant.

O soir mélancolique ! Une église était proche
Avec son cadran d’or énigmatique et noir;
J’écoutais dans le parc agrandi par le soir
Ruisseler sur les toits les larmes de la cloche.

Et j’entendais venir les psaumes du jubé
Comme un je ne sais quoi de très vague qui pleure.
Tout en songeant, perdu dans la fuite de l’heure,
Que tu ne viendrais plus après le soir tombé !

Tout à coup un soupçon de trahisons prochaines
Me fit sentir au coeur comme un rêve noyé,
Pendant que le clocher, d’un chant apitoyé,
Racontait ma détresse aux paroisses lointaines !

Et ce fut à travers notre amour commençant
Toute une impression d’automne et de veuvage,
De barque naufragée échouant au rivage,
De salon attristé par un portrait d’absent…

Je te croyais déjà sacrilège et parjure !
Et, pour s’harmoniser avec mon deuil poignant,
Voilà que le jet d’eau s’égoutta tout saignant
Et rouge, au fond du parc, comme un sang de blessure.

Et voilà qu’aux lueurs du soir pacifié,
Le soir calme où passait une douceur magique,
Le cadran, lui aussi, prit un aspect tragique :
On eût dit un soleil cloué, crucifié !

Et ses aiguilles d’or, comme des bras funèbres,
Comme des bras raidis dans des convulsions,
S’étirant, s’allongeant au milieu des rayons,
Allèrent dans le ciel attaquer les ténèbres !

(Georges Rodenbach)

Illustration: Edvard Munch

 

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L’amour ? (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 2 juin 2018



L’amour ? Frivole jeu! Vain espoir d’être aimé !
Vouloir toujours dans son âme le temps de mai !

Comme on s’acharne après cette folle chimère
De se sentir, avec un autre, congénère,
De ne plus être seul, ni deux, mais un enfin…
Rêve illusoire ! On est deux miroirs face à face
Se renvoyant quelques reflets à leur surface…
Ah ! s’être, fût-ce un jour, réalisé divin !
Avoir enclos l’éternité dans des minutes !
Mais c’était se vouer à d’impossibles luttes,
Car on ne peut pas faire avec deux corps un coeur,
On n’entre pas de force ainsi dans le bonheur !
Vanité que tous ces essais de bucolique,
Ces fièvres, ces baisers, ces brèves pâmoisons,
D’où l’on sort vide et vraiment trop mélancolique.

Quant aux quotidiens conquérants de toisons,
Futile aussi, leur appétit de renommée.
(La gloire ? écrire un peu son nom dans la fumée!)
Ah ! combien vains tous ces ambitieux cabrés
Pour être les chevaux vainqueurs dans la revue
Est-ce la peine aussi ? Vaut-il qu’on s’évertue
Vers des arcs de triomphe aussitôt délabrés ?

L’orgueil, l’amour, autant d’inutiles trophées
Dont se faire un moment des tombes attifées.

(Georges Rodenbach)

Illustration

 

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O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien ! (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 19 mai 2018



Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors
Les liesses du cuivre énamouré sont brèves;
Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves
Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.

Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,
Joyaux où dort une lumière qui s’azure
Éternelle et multicolore comme l’eau…
Et cela met en nous un trésor frais et beau.
Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse
Dont je suis à la fois le maître et le gardien;
Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse.
O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !…

(Georges Rodenbach)

 

 

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AMOURS INQUIÈTES (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 28 mars 2018



    

AMOURS INQUIÈTES

I
Tous les escaladeurs de ciel et de nuées,
Tous les porteurs de croix, tous les voleurs de feu
Qui vont vers la lumière à travers les huées
Cherchent dans un regard l’infini du ciel bleu.

Quel que soit leur Calvaire, il leur faut une femme !
Parfums de Madeleine, oh ! tombez sur leurs pieds
Linge de Véronique, approchez, comme une âme,
Pour garder dans vos plis leurs masques copiés.

Combien s’en vont tout seuls dans de froids paysages
Grandis par la chimère ou courbés par l’affront !
Linge de Véronique, étanchez leurs visages,
S’ils vont s’y imprimer, c’est la couronne au front

II
Oh ! bonheur ! Rencontrer une autre âme touchante
Qui dans votre abandon vous donne un peu d’amour,
Et, tous deux enlacés dans la nuit approchante,
Causer d’éternité devant la mort du jour!
Ivresse de goûter la sourdine de l’heure,
Ivresse d’être deux, qu’on veut diviniser,
Et mêlant tout un soir, malgré le vent qui pleure,
Des lèvres qui déjà ne sont plus qu’un baiser !
Et dans ce clair-obscur, les douloureux poètes
Interprètent leur âme et commentent leurs voeux,
Et ce sont des miroirs où se mirent leurs têtes
Pour voir confusément se mêler leurs cheveux.

Comme d’une brûlure ils ont peur de la lampe
Où leur songe de neige aurait bientôt fondu,
Et l’insecte blessé de la parole rampe,
Et l’on ne dit plus rien, sans savoir qu’on s’est tu !..-

III
Parfois en plein amour on a rompu le charme;
On se blesse, on s’afflige involontairement,
Ainsi que des enfants jouant avec une arme,
Et l’on se fait beaucoup de mal tout en s’aimant.
On souffre quelques jours; puis, vaincu par l’absence,
On cherche à se revoir dans un faubourg lointain;
Mais on sent dans sa voix comme une réticence,
Et l’on sent clans son coeur quelque chose d’éteint.
On va par la grand’route où des brouillards opaques
Amassent du mystère à l’horizon qui fuit,
Tandis qu’au loin de grands oiseaux élégiaques
Sur leurs ailes de deuil apportent de la nuit !

Et tous deux, tristement, sentent que quelque chose,
Quelque chose de doux est mort, bien mort en eux,
Que c’est leur pauvre amour, leur enfant frêle et rose,
Et qu’il est mort du mal des enfants trop heureux !
Qu’ils s’en vont maintenant le mettre dans sa tombe
Comme dans de l’ouate un cadavre d’oiseau;
Car depuis le matin beaucoup de neige tombe
Et sa fosse aura l’air d’un calme et blanc berceau.
On s’attendrit; la femme a de vagues reproches
En disant à mi-voix comme on s’aimait jadis;
Et, douloureusement, de très lointaines cloches
Dispersent dans le soir quelques De Profundis

IV
Mangeant des larmes et du vent
On va toujours, par la grand’route;
On s’aime encore, on pleure, on doute…
Oh ! si l’amour était vivant!

Comme la neige est abondante !
Elle est silencieuse. On peut
Lui confier tout ce qu’on veut;
C’est une sûre confidente
Qui n’a jamais rien répété,
Gardant comme une blanche idole
Le secret du vain bruit frivole
Que deux lèvres ont chuchoté.
On avance encore. Il fait morne;
Les maisons dans le vent du nord
Ont l’air d’avoir chacune un mort.
Un garde-barrière, au loin, corne !
Et le convoi noir en passant
Avec ses vitres allumées
Arbore au milieu des fumées
Comme des linges pleins de sang.
Par la plaine mourante et nue
Il s’éloigne, d’un air fatal;
Et son hurlement de métal
Dans l’ombre immense s’atténue.

Les fanaux rouges dans le soir
Pâlissent bientôt et trépassent…
C’est ainsi que nos amours passent :
Convois de feu sur un fond noir!

(Georges Rodenbach)

Illustration: Léonard de Vinci

 

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CHOSES FATALES (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 19 mars 2018



CHOSES FATALES

L’ai-je jamais aimée ou n’est-ce qu’un léger
Caprice qui m’a fait un moment fleurir l’âme ?
Ainsi dans les jardins, sous le soleil en flamme,
Les floraisons d’avril que le vent fait neiger.

Est-ce elle que j’aimais ou l’amour? Que m’importe,
Si j’ai senti mon coeur pavoisé d’un drapeau,
Si j’ai pendant un jour trouvé le ciel plus beau
Et joui des chansons qu’on chantait à ma porte

L’Ame est un palais noir où l’on va tâtonnant,
Où, sans rien pénétrer, on s’ignore soi-même;
Est-ce qu’on sait qu’on croit? Est-ce qu’on sait qu’on aime?

Sur le plateau sans fleurs où je suis maintenant,
Je songe en revoyant la montagne gravie :
Est-ce qu’on vit son rêve, ou rêve-t-on sa vie?

(Georges Rodenbach)


Illustration: David Caspar Friedrich

 

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