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Chute sur les Bords du Temps (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Chute sur les Bords du Temps

L’oiseau du jour a dévoré les horizons,
les horizons qu’on a cousus avec des fils d’azur et de beau temps,
d’aveux et de prisons.
Sur le nez d’une ville,
la tête cachée sous un cercle d’aiguilles d’or
– est-ce pour clouer sous le charme de son plumage
le secret multicolore des paysages ! —
il gonfle son ventre de nostalgie.
Qu’il était doux de rire du sort
ainsi qu’un homme dont le vin a bu le crâne
en se baignant dans les seins voilés d’écume

Va-t-il rouler au pied du temps
l’oiseau du jour, l’oiseau tout velu de couleurs
l’oiseau prodigue comme le printemps !
Il glisse ses paupières
comme pour fermer à son regret toute sortie.
Quelques minutes ont coupé de l’arbre son cœur :
il doit rouler le long des pentes.
Son sang d’aigle vaincu, son sang noir,
a coulé sur la terre
comme les bouches muettes de la mort sur les cimetières.

(Lucien Becker)

 

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L’OEIL DU MAÎTRE (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

L’OEIL DU MAÎTRE

Un Cerf s’étant sauvé dans une étable à boeufs
Fut d’abord averti par eux
Qu’il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
Ce service vous peut quelque jour être utile,
Et vous n’en aurez point regret.
Les Boeufs à toutes fins promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
Comme l’on faisait tous les jours.
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours.
L’Intendant même, et pas un d’aventure
N’aperçut ni corps, ni ramure,
Ni Cerf enfin. L’habitant des forêts
Rend déjà grâce aux Boeufs, attend dans cette étable
Que chacun retournant au travail de Cérès,
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L’un des Boeufs ruminant lui dit : Cela va bien ;
Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue.
Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le Maître entre et vient faire sa ronde.
Qu’est-ce-ci ? dit-il à son monde.
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
Cette litière est vieille : allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
Le Cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
Dont maint voisin s’éjouit d’être.

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n’est, pour voir, que l’oeil du Maître.
Quant à moi, j’y mettrais encor l’oeil de l’Amant.

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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Aux tringles de tes yeux (Mathieu Bénézet)

Posted by arbrealettres sur 4 août 2017



Illustration: Gustav Klimt   
    
aux tringles de tes yeux deux
larmes rappellent
des rivières roulent dans tes doigts
roulent tes doigts
je ne peux embrasser ta bouche
sans regarder aux tringles de tes yeux
tes yeux comme un regret oublié
je ne peux embrasser ta bouche
je ne peux embrasser ta voix
je ne peux embrasser tes tempes
sans regarder aux tringles de tes yeux où deux
larmes rappellent

(Mathieu Bénézet)

 

Recueil: … Et nous apprîmes
Editions: Flammarion

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La soif comme la faim (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 25 juillet 2017



Illustration
    
La soif comme la faim,
Les rires comme les pleurs,
La douceur, les blessures,
La furie, les regrets,
Nous n’en jetterons rien,
Nous les emporterons tous,
Indégradables viatiques,
Pour un très long voyage.

(François Cheng)

 

Recueil: La vraie gloire est ici
Editions: Gallimard

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La recherche (Bernard de Louvencourt)

Posted by arbrealettres sur 24 juillet 2017




    
La recherche

Quand l’homme a tout conquis : honneur, gloire et richesse,
Alors qu’il se repose au seuil de ses vieux ans,
Qu’il soit prince, soldat, artiste, paysan,
Il lui vient un désir au cœur, une détresse.

A tous les biens du monde, au luxe, à ses présents,
Il préfère l’amour — cet instant de jeunesse.
Il s’avance à tâtons vers l’éternelle ivresse…
L’amour est dans la vie et dans l’agonisant.

Hélas ! il n’a trouvé le repos de son âme !
Un jour devant ses yeux, l’amour s’est créé femme
Pour son trouble, jeune homme, ou pour son regret, vieux.

Et maintenant qu’il est devant la mort… il pleure
Et cherche encor l’amour dans cet éternel leurre :
La terre au fond du ciel, et l’homme au fond des yeux !

(Bernard de Louvencourt)

 

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Une rose pour l’amante (Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

Posted by arbrealettres sur 20 juillet 2017



Une rose pour l’amante, un sonnet pour l’ami,
Le battement de mon cœur pour guider le rythme des rondes ;
L’ennui pour moi, le vin des rois pour mon ennui,
Mon orgueil pour la vanité de tout le monde,
Ô noble nuit de fête au palais de ma vie !

Et la complainte, pour mon secret, dans le lointain,
De la citronnelle, et de la rue, et du romarin…

Le rubis d’un rire dans l’or des cheveux, pour elle,
L’opale d’un soupir, dans le clair de lune, pour lui :
Un nid d’hermine pour le corbeau du blason ;
Pour la moue des ancêtres ma forme qui chancelle
D’illusions et de vins dans les miroirs couleur de pluie.

Et pour consoler mon secret, le son
Des rouets qui tissent la robe des moribonds.

Un quart d’heure et une bague pour la plus rieuse,
Un sourire et une dague pour le plus discret ;
Pour la croix du blason, une parole pieuse.
Le plus large hanap pour la soif des regrets,
Une porte de verre pour les yeux des curieuses.

Et pour mon secret, la litanie désolée
Des vieilles qui grelottent au seuil des mausolées.

Mon salut pour la révérence de l’étrangère,
Ma main à baiser pour le confident,
Un tonneau de gin pour la gaie misère
Des fossoyeurs ; pour l’évêque luisant
Dix monnaies d’or pour chaque mot de la prière.

Et pour la fin de mon secret
Un grand sommeil de pauvre dans un cercueil doré.

(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)

 

 

 

 

 

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VIENS (Paule Riversdale)

Posted by arbrealettres sur 19 juillet 2017



Illustration: Gustav Klimt
    
Rythme dans la Forêt

VIENS, nous irons vers la Nature,
Les abîmes et les forêts
Dont se crispe la chevelure,
Et vers l’automne aux longs regrets.

L’ombre, qui voit les lourdes fièvres
Se ralentir et s’apaiser,
Me verra boire sur tes lèvres
Le soupir profond du baiser.

Pour mes voluptés de poète,
J’amalgamerai les couleurs,
Je tresserai les chants de fête
Et je ferai jaillir les fleurs.

(Paule Riversdale)

 

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Départ trouble (Paule Riversdale)

Posted by arbrealettres sur 19 juillet 2017




    
Départ trouble

Des arbres déchus de leurs gloires
S’exhalent les regrets tardifs,
Et les roses rouges et noires
Dardent leurs parfums sous les ifs.

Voici l’heure des adieux mornes,
O mon Désir ! O mon Souci !
Je vais par les chemins sans bornes,
Car les lys se meurent ici.

Tes seins livrent à l’air nocturne
Leurs dangereuses floraisons :
Accorde à mon voeu taciturne
Tes mains qui filtrent les poisons.

Les oiseaux que le jour accable
Prennent leur ténébreux essor,
Et tes longs pieds creux sur le sable
Ont laissé leur empreinte d’or.

La luciole tremble et brûle
Moins que ton incertain regard…
J’entends au fond du crépuscule
Le divin sanglot du départ.

(Paule Riversdale)

 

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En ce monde, sans remède est la fuite du temps (Yamanoue no Okura)

Posted by arbrealettres sur 13 juillet 2017



Ukiyo-e Harunobu  jeune fille

 

En ce monde,
Sans remède
Est la fuite
Du temps.
Sans intermission
Les adversités nous poursuivent
Et nous attaquent
De cent manières.
Les jeunes filles
Imitant toutes les filles
Enroulent à leurs poignets
Des bijoux chinois
Elles font voltiger leurs manches
D’un blanc éblouissant
Et sont suivies d’une traîne
D’un rouge écarlate.
Aux amies du même âge
Elles se joignent
pour jouer.
Ne pouvant s’arrêter
A la fleur de leur jeunesse
Elles doivent la laisser passer.

Sur leur chevelure
D’un noir corbeau
Un beau jour
Tombera la gelée blanche,
Sur le rose
De leur visage
Venues on ne sait d’où
Se dessineront des rides.
Les sourires et les sourcils peints
Qu’elles arborent toujours
Se faneront
Comme se flétrissent les fleurs.
En ce monde
Il n’en va pas autrement.
Les jeunes guerriers
Imitant tous les garçons
Ceignent
leur deux sabres
Tenant d’une main ferme
Leurs arcs de chasse,
Ils posent sur leurs chevaux bais
Leur fin tapis de selle.
Ils se hissent sur leur monture
Et caracolent.
Ainsi font-ils
Sur cette terre.
La porte de bois
Derrière laquelle dort la jeune fille
Est rouverte par un jeune homme
Qui s’approche à tâtons.
Les beaux bras
Aux beaux bras se mêlent.
Combien y en aura-t-il encore
De telles nuits à dormir ensemble ?
Quand sur leur canne
Ils redresseront leurs reins,
Lorsqu’ils iront par ici
Les gens d’eux s’écarteront,
Lorsqu’ils iront par là
Les gens les haïront.
Ainsi des vieux
En va-t-il
Quelque regret que l’on ait
De cette vie si brève
Il n’y a point de remède

(Yamanoue no Okura)

Illustration: Ukiyo-e Harunobu

 

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Les porteurs d’eau (Robert Sabatier)

Posted by arbrealettres sur 8 juillet 2017



Didier Boisgard  le_porteur_d_eau_30x30cm_2008_bdnnw3v

Les porteurs d’eau

Connaissez-vous ce poids dur aux épaules
Ce vieux regret d’une mer à porter
Le monde oscille et bouge à chaque pôle
Et ces bidons, nous rêvons d’y plonger
Nos corps brûlés du grand vent des paroles.

Il tourne ici des souvenirs d’écume
Des poissons bleus tracent des ciels ici
Les écureuils ont perdu leurs coutumes
Des monstres d’eau baignent leur incendie
Et la forêt se perd dans son déluge.

Il suffisait d’une douceur extrême
D’aimer la mer pour revivre dans l’eau.
Nous retrouvons les chevaux du poème
Chacun se cabre et repart aussitôt
Dans la tribu des hippocampes blêmes.

Le cri de guerre est ici jeu de billes
Et l’agonie un mouvement berceur
Chacun revit poisson s’il veut la lune
Arbre marin s’il aime les couleurs
Les porteurs d’au portent des algues brunes
Et les oiseaux s’endorment dans leurs coeurs.

(Robert Sabatier)

Illustration: Didier Boisgard  

 

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