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Poésie

Posts Tagged ‘dépasser’

Terre et Poésie (Andrée Chedid)

Posted by arbrealettres sur 11 juillet 2020




Terre et Poésie

Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ;
c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel,
sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier, ni circonscrire.

L’instant de poésie : fragile, à cause de nous qui ne savons pas séjourner ;
pas à cause d’elle, poésie, qui est égale inlassablement.

La poésie, comme l’amour, charge de tout son contenu,
force à tous ses espaces le visage, le geste, le mot.
Sans elle, à l’instant d’être, ils seraient déjà morts – ou cernés
jamais en leur étroite forme, ce qui est mourir d’une autre façon.

Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots,
dépourvus de sens pour l’oeil non exercé.

La poésie suggère.
En cela, elle est plus proche qu’on ne pense de la vie,
qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.

Nous ne donnons rien au poème qu’il ne nous rende au centuple.
Nous croyons le faire ; c’est lui qui, secrètement, nous fait.

Quand on a pris goût à l’espace sans dimension de la poésie,
on n’accepte que par à-coups
– parfois aussi par égard pour les autres –
le quotidien et les ruelles exactes.

Les habiles, les jongleurs de mots sont plus éloignés de la poésie
que cet homme qui – sans parole aucune –
se défait de sa journée, le regard levé vers un arbre,
ou le coeur attentif à la voix d’un ami.

L’appel du poème est rarement contraignant.
Le plus souvent discret, ne dirait-on pas que son premier désir
est qu’on veuille bien, tout d’abord, écouter.

Si la poésie n’a pas bouleversé notre vie,
c’est qu’elle ne nous est rien.
Apaisante ou traumatisante, elle doit marquer de son signe ;
autrement, nous n’en avons connu que l’imposture.

Tant que nous n’aurons pas résolu le problème des origines
– et i1 semble que la clef translucide ne sera jamais à notre anneau -,
la poésie gardera sa raison d’être.
De la certitude de ne jamais savoir tout à fait,
elle seule et l’amour nous consolent.

Ce qui nous dépasse, et dont nous portons le grain
aussi certainement que nous portons notre corps,
cela s’appelle : Poésie.

Le poème se nourrit de mouvements ;
mouvements de cet être intérieur que certains appelleraient « âme ».
Son rythme est celui de la vague, son dessein est de traverser.

(Andrée Chedid)

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LA CLEF DES CHAMPS (Jean Mambrino)

Posted by arbrealettres sur 29 mai 2020



LA CLEF DES CHAMPS

C’est ouvert
on peut entrer.

On peut passer.

On ne peut dépasser
l’ouvert.

(Jean Mambrino)


Illustration: René Magritte

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L’HOMME ET SON OMBRE (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 10 avril 2020



Illustration
    
(Recueil Pages d’écriture)
L’HOMME ET SON OMBRE

La déroute des idoles n’a pas étouffé en nous le désir
de construire quelques êtres démesurés, étrangers à la raison,
capables de contenir toutes nos craintes, et, en même temps,
de nous conduire aux portes d’un empire incorruptible, paré
des augustes prestiges de l’impersonnalité.
Mais, par un bizarre paradoxe, puisque nulle chose, même
au bord du néant, ne peut nous arracher au souvenir de notre
condition, il semble qu’aujourd’hui la première de ces figures
mythiques, encore obscure et tremblante comme un monde
naissant, ne soit autre que l’Homme lui-même. Dans les
définitions qu’il se donne de sa propre nature et de son propre
destin, il n’est pas un trait, pas une notion qui ne le dépasse.
Son ombre gigantesque l’entraîne et il la suit en gémissant.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: Jean Tardieu Un poète
Traduction:
Editions: Gallimard Jeunesse

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LES ANGES (Patrice de La Tour du Pin)

Posted by arbrealettres sur 3 mars 2020



 

Chelìn Sanjuan (19)

LES ANGES

ll y a des éternités de passage…

Des rencontres d’enfant, trop souvent; alors
Tout change de sens, la mer n’a plus qu’un bord,
Cette côte où l’enfant médite sur la plage.

Médite ou rit : s’amuse avec des éphémères
Qui rôdent le soir, peut-être un bout de nuit,
Prennent la danse de mer; mais aussi
Creusent les lits futurs de la lumière.

Où seront les frontières vers le haut
Et vers le bas, plus tard ? Les vagues les dépassent,
Et déjà des reflets sur les vagues, tantôt
De lui, tantôt d’ailleurs. — C’est un espace
Variable, selon le coeur des eaux…

(Patrice de La Tour du Pin)

Illustration: Chelìn Sanjuan

 

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Feuilles de céléri (Tawara Machi)

Posted by arbrealettres sur 24 août 2019



Du panier de ma bicyclette Hé là!
dépassent pour je ne sais quelle joie
des feuilles de céléri

(Tawara Machi)


Illustration

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Tais-toi (Clod’ Aria)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2019



Tais-toi
Ecoute l’ombre qui palpite
La nature qui prend son temps
Ne dis rien
L’esprit a besoin de silence
et la mort est muette
quelque part
qui attend
Tais-toi
Ecoute la vie qui moissonne
la joie qui nous dépasse
la terre qui nous reprend

(Clod’ Aria)

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Ma pensée rêve (Stéphane Sangral)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2019



Illustration: Philip McKay
    
Ma pensée rêve de dépasser le fait qu’elle n’est qu’un rêve
(le rêve de dépasser le fait qu’elle n’est qu’un rêve),
et bascule dans le vertige vain où rien n’existe,
pas même elle…

(Stéphane Sangral)

 

Recueil: Méandres et Néant
Traduction:
Editions: Galilée

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VIE AVEC TOUTES LES AUTRES VIES (Armand Robin)

Posted by arbrealettres sur 8 février 2019




    
VIE AVEC TOUTES LES AUTRES VIES
(Vie sans aucune vie)

Toutes les autres vies sont dans ma vie,

Par les nuages nuage pris,
Ruisseau d’herbe en herbe étourdi,
Je me fuis de vie en vie
Hâte sans fin rafraîchie.

Je dépasserai le temps,
Je me ferai mouvant, flottant,
Je ne serai qu’une truite d’argent.

(Armand Robin)

 

Recueil: Ma vie sans moi suivi de Le monde d’une voix
Traduction:
Editions: Gallimard

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Poème avec cycliste (Franz Hodjak)

Posted by arbrealettres sur 27 décembre 2018



Poème avec cycliste

Le cycliste, ici
dans la forêt, n’est pas
ni. Il roule, toujours

plus vite, file à toute allure, dépasse
le vent, le commencement, son propre
arrêt cardiaque, la poste, la liberté, la

lumière. À la vitesse qu’il
vient d’atteindre, il
est à peine encore visible. Il incarne

notre conviction, qui
ne peut plus toujours
se permettre les deux : le poursuivi

et le poursuivant. Il est
aussi bien que. Nous sommes
fiers de lui. Nous parions

sur sa victoire.

***

Gedicht mit Radfahrer

Der Radfahrer, hier
im Wald, er ist weder
noch. Er radelt, immer

schneller, er rast davon, überholt
den Wind, den Anfang, den eignen
Herzinfarkt, die Post, die Freiheit, das

Licht. In der Geschwindigkeit, die
er inzwischen erreicht hat, ist
er kaum noch sichtbar. Er verkörpert

unsre Überzeugung, die sich
nicht mehr immer und ewig
beides leisten kann, Verfolgten

und Verfolger. Er ist
sowohl als auch. Wir sind
stolz auf ihn. Wir setzen

auf seinen Sieg.

(Franz Hodjak)

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LE ROYAUME INVISIBLE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2018




LE ROYAUME INVISIBLE

NOTRE SAVOIR dépasse ce que nous savons
Nous qui voyons toujours la multiplicité déconcertante,
Foisonnante du spectacle commun.

Il vient à la main de l’artiste
De tels raffinements de forme, de lumière,
Jardins, présences,

Visages d’une si tendre beauté
Que nous nous demandons par quelle science jamais apprise on les voit,
Au-delà du lieu commun les aspects

Cachés du mystère, secrets
Que seule connaît l’âme,

Que seul connaît l’amour, incommensurable
Sagesse qui grandit par le labeur de nos propres mains,
Expression d’une connaissance qui ne nous est pas propre
Et cependant guide le pinceau et la plume, obéissant

À une omniscience que, bien qu’ignorants, nous partageons
Nous dont les coeurs réagissent et répondent
À la musique de Schubert, et à celle de Mozart, eux qui ne savent pas plus

Que nous des célestes harmonies
Qu’ils entendaient au-dessus de la continuelle dissonance
Que l’immédiat impose.

Cependant incessante
La musique des sphères, la magia de la lumière,
Connaissance de l’esprit en son flux

Renvoyant continuellement l’image du tout
Dont chaque instant est la présence
Se révélant à celui qui écoute, celui qui voit au coeur

Contemple dans le fleuve du temps
Le visage jamais changé qui toujours change.

***

THE INVISIBLE KINGDOM

WE KNOW more than we know
Who see always the bewildering proliferating
Multiplicity of the common show.

There come to the artist’s hands
Such subtleties of form, of light,
Gardens, presences,

Faces so tenderly beautiful
We wonder with what untaught knowledge seen,
Beyond the commonplace the hidden

Aspects of mystery, secrets
Known only to the soul,
Known only to love, immeasurable

Wisdom from our own hands’work grown,
Expression of a knowledge not our own
Which yet guides brush and pen, obedient

To an omniscience we, though ignorant, yet share
Whose hearts respond and answer
To Schubert’s music, and Mozart’s, they knowing no more

Than we of the celestial harmonies
They heard above the continual dissonance
The immediate imposes.

Yet unceasing
The music of the spheres, the magia of light,
Spirit’s self-knowledge in its flow

Imaging continually the all
Of which each moment is the presence
Telling itself to the listener, the seer in the heart

Contemplates in time’s river
The ever-changing never-changing face.

(Kathleen Raine)

Illustration: Salvador Dali

 

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