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Poésie

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Si nous ne devenons forêt en marche (Jean Lavoué)

Posted by arbrealettres sur 18 janvier 2019




    
Si nous ne devenons forêt en marche,
Soif Silencieuse de branches et d’arbres
Lancés vers la lumière,
Comment saurons-nous un jour, de toutes nos forces,
A quel point la grande vie converge,
Comment laisserons-nous le pauvre, l’étranger, nous ouvrir le chemin,
L’autre, le différent, revêtir pour nous ses habits de roi,
Comment reconnaîtrons-nous en eux le Passant infini,
Comment apprendrons-nous, à travers eux, l’ardente patience
Du fruit accompli ?

(Jean Lavoué)

 

Recueil: Levain de ma joie
Traduction:
Editions: L’enfance des arbres
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DE BACCHUS ET ARIANE (Jacqueline Risset)

Posted by arbrealettres sur 3 janvier 2019



Illustration: Kupka Frantisek
    
DE BACCHUS ET ARIANE

Quelqu’un dit : « Appelle-moi
même au coeur de la nuit »

et maintenant à partir de sa voix
je suis dans ce coeur-là

vrai soleil noir

d’où distraite à ma table

je ne l’appelle pas puisqu’il est déjà là
manquant à chaque instant avec force et douceur

il dit : « l’absence »
il dit : « la semaine a passé
comme une année »

et moi j’écoute quand il parle
émerveillée sur cette plage
cailloux remués par la vague

on ne voit presque aucun paysage
soleil noir lumière d’or
cailloux bougeant
à chaque fois dans la vague

(Jacqueline Risset)

 

Recueil: L’Amour de loin
Traduction:
Editions: Flammarion

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Laisse-moi fuir (Dylan Thomas)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2018



Laisse-moi fuir
Être libre (Du vent pour mon arbre ! De l’eau pour ma fleur)
Vivre de soi à soi
et noyer les dieux en moi
Ou écraser leurs têtes vipérines sous mon pied.
pas d’espace, dis-tu, pas d’espace
Mais tu ne m’y incluras pas
Même si ta cage est robuste.
Ma force sapera ta force;
Je déchirerai l’obscur nuage
Pour voir moi-même le soleil
Pâle et déclinant, pousse atroce

(Dylan Thomas)

Découvert chez Lara ici

 
Illustration: ArbreaPhotos

 

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SEMENCE (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 12 décembre 2018



    

SEMENCE

D’étoile à étoile, du soleil, du printemps, de la feuille,
et des fleurs presque audibles dont la voix est silence,
et dans les simples prés, jaillit la semence de vie.

Maintenant les lys s’ouvrent, et les roses,
délivrées par l’été des tombes innocentes
profondes comme les siècles, imprègnent l’air,
la terre, et le pain de chaque jour.

Le dehors et le dedans maintiennent
les formes vivantes, mais non la force de vie;
car cet arbre intérieur sacré
qui au coeur des coeurs survit au monde
étend son ombre terrestre jusqu’en l’éternité.

***

SEED

From star to star, from mn and spring and leaf
and almost audible flowers whose sound is silence,
and in the common meadows, springs the seed of life.

Now the lilies open, and the rose
released by summer from the harmless graves
that, centuries deep, are in the air we breathe,
and in our earth, and in our daily bread.

External and innate dimensions hold
the living forms, but not the force of life;
for that interior and holy tree
that in the heart of hearts outlives the world
spreads earthly shade into eternity.

(Kathleen Raine)

 

Recueil: ISIS errante Poèmes
Traduction: François Xavier Jaujard
Editions: Granit

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Laisse entrer le vent (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 5 décembre 2018




Laisse entrer le vent
Laisse entrer la pluie
Laisse entrer la lande cette nuit,

L’orage bat contre ma vitre,
La nuit se dresse au pied de mon lit,
Laisse entrer la peur,
Laisse entrer la douleur,
Laisse entrer les arbres qui se tordent et gémissent,
Laisse entrer le nord cette nuit.

Laisse entrer la puissance sans nom et sans forme
Qui frappe à la porte,
Laisse entrer la glace, laisse entrer la neige,
La fée funeste qui hurle sur- la lande,
Le buisson de fougère sur la colline déserte,
Laisse entrer les morts cette nuit.

Le fantôme qui siffle derrière le muret de pierres,
Les morts qui pourrissent dans la fondrière,
Laisse entrer la foule des ancêtres,
Le désir inassouvi,
Laisse entrer le spectre du seigneur mort,
Laisse entrer les jamais nés cette nuit.

Laisse entrer
Laisse entrer
Laisse entrer
le froid,
l’humide,
la solitude,
les vivants,
les morts,
les ciels inhabités.

Oh comment les doigts vierges peuvent-ils tisser
Une couverture pour le vide ?
Mon coeur craintif concevoir
La gigantesque solitude ?
Une si petite maison contenir
Une assemblée si nombreuse ?
Laisse entrer les morts,
Laisse entrer l’obscurité,
Laisse entrer ton amour cette nuit.

Laisse entrer la neige qui engourdit la tombe,
Laisse entrer le chêne,
Le torrent de montagne et la pierre de montagne,
Laisse entrer la mer amère.

Craintif mon coeur vierge,
Frêle mon corps vierge,
Et dois-je alors avoir pitié
De la furie de l’orage
Qui s’est levé du grand abîme
Avant que la terre soit créée,
Qui verse des cataractes d’étoiles
Et secoue ce monde violent ?

Laisse entrer le feu,
Laisse entrer la puissance,
Laisse entrer la force envahissante.

Que doux soient mes doigts,
Mon coeur plein de pitié,
Puisque je dois lier dans une forme humaine
Une puissance de vie si grande,
Un grand élan de vie sauvage
Qui crie autour de ma maison
Avec tout le désir violent
Ne désirant que ma paix.

Plein de pitié mon coeur doit maintenir
Les étoiles solitaires au repos,
Avoir pitié du cri du corbeau,
Du torrent, des ailes de l’aigle,
De l’eau glacée du petit lac
Et du vent mordant.

Laisse entrer la blessure,
Laisse entrer la douleur,
Laisse entrer ton enfant cette nuit.

***

Let in the wind
Let in the rain
Let in the moors tonight,

The storm beats on my window-pane,
Night stands at my bed-foot,
Let in the fear,
Let in the pain,
Let in the trees that toss and groan,
Let in the north tonight.

Let in the nameless formless power
That beats upon my door,
Let in the ice, let in the snow,
The banshee howling on the moor,
The bracken-bush on the bleak hillside,
Let in the dead tonight.

The whistling ghost behind the dyke,
The dead that rot in mire,
Let in the thronging ancestors
The unfulfilled desire,
Let in the wraith of the dead earl,
Let in the unborn tonight.

Let in the cold,
Let in the wet,
Let in the loneliness,
Let in the quick,
Let in the dead,
Let in the un peopled skies.

Oh how can virgin fingers weave
A covering for the void,
How can my fearful heart conceive
Gigantic solitude ?
How can a house so small contain
.A company so great ?
Let in the dark,
Let in the dead,
Let in your love tonight.

Let in the snow that numbs the grave,
Let in the acorn-tree,
The moutain stream and mountain stone,
Let in the bitter sea.

Fearful is my virgin heart
And frail my virgin form,
And must I then take pity on
The raging of the storm
That rose up from the great abyss
Before the earth was made,
That pours the stars in cataracts
And shakes this violent world?

Let in the fire,
Let in the power,
Let in the invading might.

Gentle must my fingers be
And pitiful my heart
Since I must bind in human form
A living power so great,
A living impulse great and wild
That cries about my house
With all the violence of desire
Desiring this my peace.

Pitiful my heart must hold
The lonely stars at rest,
Have pity on the raven’s cry
The torrent and the eagle’s wing,
The icy water of the tarn
And on the biting blast.

Let in the wound,
Let in the pain,
Let in your child tonight.

(Kathleen Raine)

Illustration: William Blake

 

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Merci (Morten Nielsen)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2018




    
Merci —

Merci — de n’avoir été
qu’un arbre, de l’herbe verte à son pied.
Qu’une essence vivante de chaleur
accompagnant la force de l’arbre, de l’herbe,
de l’ombre dans ton sang d’homme.

Merci — de n’avoir rien dit. De n’avoir été
qu’une senteur, comme celle du jeune sang sain,
et qu’une épaule dans l’ombre.
Qu’un arbre, de l’herbe verte à son pied
pour y poser son front brûlant.

Tu as reçu mes pleurs de cette nuit,
ne m’as trahi ni par des signes ni par des mots.
Tu les reçus cette nuit, en silence, invisible,
aussi simplement que s’ils étaient une source
et toi la terre noire.

***

Tak for det —

Tak for det — at du ingenting var
uden et Trie oggront Græs ved dets Fod.
Kun var et levende Væsen af Varme
med Træets, Græssets og Markets
Kraft i dit Menneskeblod.

Tak for det — at du ingenting sae,
kun var en Duft som af sundt, ungt Blod
og kun var en Skulder i Market.
Kun var et Træ og gront Græs ved lets Fod
til at lægge sin brændende Pande imod.

Du tog mod den Graad, som jeg græd den Nat,
forraadte mig ikke med Tegn eller Ord.
Du modtog den tavs og usynlig den Nat
saa ligetil som om den var en Kilde
og du var den sorte lord.

(Morten Nielsen)

 

Recueil: Guerriers sans armes Krigere uden vaaben
Traduction: Pierre Grouix
Editions: Grèges

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LES ROSES (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 26 novembre 2018




    
LES ROSES

1
Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,
heureuse rose,
c’est qu’en toi-même, en dedans,
pétale contre pétale, tu te reposes.

Ensemble tout éveillé, dont le milieu
dort, pendant qu’innombrables, se touchent
les tendresses de ce coeur silencieux
qui aboutissent à l’extrême bouche.

2
Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés…,
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées.

3
Rose, toi, ô chose par excellence complète
qui se contient infiniment
et qui infiniment se répand, ô tête
d’un corps par trop de douceur absent,

rien ne te vaut, ô toi, suprême essence
de ce flottant séjour;
de cet espace d’amour où à peine l’on avance
ton parfum fait le tour.

4
C’est pourtant nous qui t’avons proposé
de remplir ton calice.
Enchantée de cet artifice,
ton abondance l’avait osé.

Tu étais assez riche, pour devenir cent fois toi-même
en une seule fleur;
c’est l’état de celui qui aime…
Mais tu n’as pas pensé ailleurs.

5
Abandon entouré d’abandon,
tendresse touchant aux tendresses…
C’est ton intérieur qui sans cesse
se caresse, dirait-on;

se caresse en soi-même,
par son propre reflet éclairé.
Ainsi tu inventes le thème
du Narcisse exaucé.

6
Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci : l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

7
T’appuyant, fraîche claire
rose, contre mon oeil fermé —,
on dirait mille paupières
superposées

contre la mienne chaude.
Mille sommeils contre ma feinte
sous laquelle je rôde
dans l’odorant labyrinthe.

8
De ton rêve trop plein,
fleur en dedans nombreuse,
mouillée comme une pleureuse,
tu te penches sur le matin.

Tes douces forces qui dorment,
dans un désir incertain,
développent ces tendres formes
entre joues et seins.

9
Rose, toute ardente et pourtant claire,
que l’on devrait nommer reliquaire
de Sainte-Rose…, rose qui distribue
cette troublante odeur de sainte nue.

Rose plus jamais tentée, déconcertante
de son interne paix; ultime amante,
si loin d’Ève, de sa première alerte —,
rose qui infiniment possède la perte.

10
Amie des heures où aucun être ne reste,
où tout se refuse au coeur amer;
consolatrice dont la présence atteste
tant de caresses qui flottent dans l’air.

Si l’on renonce à vivre, si l’on renie
ce qui était et ce qui peut arriver,
pense-t-on jamais assez à l’insistante amie
qui à côté de nous fait son oeuvre de fée.

11
J’ai une telle conscience de ton
être, rose complète,
que mon consentement te confond
avec mon coeur en fête.

Je te respire comme si tu étais,
rose, toute la vie,
et je me sens l’ami parfait
d’une telle amie.

12
Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines ?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose armée ?

Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je enlevés
qui ne la craignaient point.
Au contraire, d’été en automne,
vous blessez les soins
qu’on vous donne.

13
Préfères-tu, rose, être l’ardente compagne
de nos transports présents ?
Est-ce le souvenir qui davantage te gagne
lorsqu’un bonheur se reprend ?

Tant de fois je t’ai vue, heureuse et sèche,
— chaque pétale un linceul —
dans un coffret odorant, à côté d’une mèche,
ou dans un livre aimé qu’on relira seul.

14
Été : être pour quelques jours
le contemporain des roses;
respirer ce qui flotte autour
de leurs âmes écloses.

Faire de chacune qui se meurt
une confidente,
et survivre à cette soeur
en d’autres roses absente.

15
Seule, ô abondante fleur,
tu crées ton propre espace;
tu te mires dans une glace
d’odeur.

Ton parfum entoure comme d’autres pétales
ton innombrable calice.
Je te retiens, tu t’étales,
prodigieuse actrice.

16
Ne parlons pas de toi. Tu es ineffable
selon ta nature.
D’autres fleurs ornent la table
que tu transfigures.
On te met dans un simple vase —,
voici que tout change :
c’est peut-être la même phrase,
mais chantée par un ange.

17
C’est toi qui prépares en toi
plus que toi, ton ultime essence.
Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,
c’est ta danse.

Chaque pétale consent
et fait dans le vent
quelques pas odorants
invisibles.

O musique des yeux,
toute entourée d’eux,
tu deviens au milieu
intangible.

18
Tout ce qui nous émeut, tu le partages.
Mais ce qui t’arrive, nous l’ignorons.
Il faudrait être cent papillons
pour lire toutes tes pages.

Il y en a d’entre vous qui sont comme des dictionnaires;
ceux qui les cueillent
ont envie de faire relier toutes ces feuilles.
Moi, j’aime les roses épistolaires.

19
Est-ce en exemple que tu te proposes ?
Peut-on se remplir comme les roses,
en multipliant sa subtile matière
qu’on avait faite pour ne rien faire ?

Car ce n’est pas travailler que d’être
une rose, dirait-on.
Dieu, en regardant par la fenêtre,
fait la maison.

20
Dis-moi, rose, d’où vient
qu’en toi-même enclose,
ta lente essence impose
à cet espace en prose
tous ces transports aériens ?

Combien de fois cet air
prétend que les choses le trouent,
ou, avec une moue,
il se montre amer.
Tandis qu’autour de ta chair,
rose, il fait la roue.

21
Cela ne te donne-t-il pas le vertige
de tourner autour de toi sur ta tige
pour te terminer, rose
Mais quand ton propre élan t’inonde,

tu t’ignores dans ton bouton.
C’est un monde qui tourne en rond
pour que son calme centre ose
le rond repos de la ronde rose.

22
Vous encor, vous sortez
de la terre des morts,
rose, vous qui portez
vers un jour tout en or

ce bonheur convaincu.
L’autorisent-ils, eux
dont le crâne creux
n’en a jamais tant su ?

23
Rose, venue très tard, que les nuits amères arrêtent
par leur trop sidérale clarté,
rose, devines-tu les faciles délices complètes
de tes soeurs d’été ?

Pendant des jours et des jours je te vois qui hésites
dans ta gaine serrée trop fort.
Rose qui, en naissant, à rebours imites
les lenteurs de la mort.

Ton innombrable état te fait-il connaître
dans un mélange où tout se confond,
cet ineffable accord du néant et de l’être
que nous ignorons ?

24
Rose, eût-il fallu te laisser dehors,
chère exquise ?
Que fait une rose là où le sort
sur nous s’épuise ?

Point de retour. Te voici
qui partages
avec nous, éperdue, cette vie, cette vie
qui n’est pas de ton âge.

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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Non, je ne t’oublierai pas (Rainer Maria Rilke)

Posted by arbrealettres sur 24 novembre 2018



Illustration: Freydoon Rassouli  
    
Non, je ne t’oublierai pas,
quoi que je devienne,
lumière juste, adorable,
prémices terriennes.

La moindre de tes promesses
a été tenue
depuis que tu m’as rompu
le coeur sans rudesse.

Figure brève, précoce,
entrevue à peine :
j’ose, d’avoir su la force,
l’éloge du frêle.

(Rainer Maria Rilke)

 

Recueil: Oeuvres 2 Poésie
Traduction: Jacques Legrand, Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Armel Guerne, Maurice Betz
Editions: Seuil

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L’aveugle (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration: Pablo Picasso
    
L’aveugle

J’ai vu tes filles,
Dieu des armées
Et tout de suite j’ai aimé leurs yeux de brume
J’ai aimé leur chevelure de fougère nocturne
Et l’odeur de la menthe des ruisseaux à leurs tempes

J’ai respiré tes filles, ô Éternel
J’ai bu les gouttes de sueur à leur aisselle
La poussière de l’été à leur cou
J’ai bu leurs larmes à leurs paupières

J’ai mangé tes filles, Dieu jaloux
J’ai tenu la pointe de leurs seins entre mes lèvres
J’ai tenu leur pulpe entre mes dents
J’ai pressé ma bouche sur leur bouche noire et sur leur bouche blanche
J’ai happé le serpent charnu de leur langue avec ma langue

Maintenant je suis vieux et je suis aveugle, Dieu vainqueur
Je n’ai plus ma force d’arbre et mes mains tremblent
Que me reste-t-il de tes filles innombrables ?
Que me reste-t-il de leur rire sous mes doigts morts?

Le calviniste

(Jacques Chessex)

 

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Devant la forêt des hêtres (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018




Illustration: Gustav Klimt
    
Devant la forêt des hêtres

La première fois que je le rencontrai

devant la forêt des hêtres
Ton visage me dit qu’amour n’était
Ni impatience ni force
Mais je ne te crus pas et je m’en allai

par toutes sortes de routes
Dans les nuées

Puis vint le jour où mon fantôme

Avec plaisir te reconnut à l’orée de la même forêt

Toi aussi tu le retrouvas et la voix parla dans l’air

«Amour, dis-tu, n’est ni impatience ni hâte!»

Alors seulement je te crus

Maintenant la neige put s’étendre

Sur toute parole inutile et silencieuse

(Jacques Chessex)

 

 

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