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Tant que mes yeux pourront larmes épandre (Louise Labé)

Posted by arbrealettres sur 28 juin 2022



Hendrick Terbrugghen - Joueuse de luth [800x600]

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

(Louise Labé)

Découvert ici: https://eleonoreb.wordpress.com/

Illustration: Hendrick Terbrugghen

 

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Tu viens et le jour s’arrête (Jacques Ancet)

Posted by arbrealettres sur 23 juin 2022



 

Eugène Grasset _CU01 [1280x768]

Tu viens et le jour s’arrête.
L’espace d’un battement
de cils, c’est là. Comme si
au verdict de chaque instant
répondait un signe invisible.
Ou qu’il suffisait d’un mot
pour que tout ne soit qu’un seul
éclat, la chambre, le monde,
le vide de nos images
Le soleil revient de loin.

Et même si nous tombons
si le temps nous défait
c’est un signe, moins parfois,
un mot mal articulé.
C’est toi, de loin, qui arrives
du soleil. Il y a des mouettes,
leurs cris. Je compte les pas
qui nous séparent. Je vois
ce qui ne sera plus. C’est
Là. L’imperceptible brûle.

(Jacques Ancet)

Illustration: Eugène Grasset

 

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LES CADRANS (Franz Hellens)

Posted by arbrealettres sur 22 juin 2022



 

cadran horloge

LES CADRANS

Les cadrans ronds des vieilles tours
Ont pour cils d’or les douze signes
Que les aiguilles, tour à tour,
Du bout de leurs pointes désignent.

Les cadrans d’or dont les yeux ronds
Clignent des heures pacifiques
Font d’une aiguille léthargique
Marcher le temps qui semble long.

Et l’on ne sait pour quelles gens
Le cadran cligne encore et sonne ?
Les gens sont morts depuis longtemps :
Il sonne l’heure pour personne.

(Franz Hellens)

Illustration

 

 

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Pour tous ceux qui… (Claude Haller)

Posted by arbrealettres sur 18 juin 2022




Illustration: ArbreaPhotos
    

Pour tous ceux qui…

J’écris pour tous ceux
Qui n’attendent
Qu’un mot
Un signe
Un battement d’ailes

Pour ceux
Qui ne demandent
Qu’un chant
Venu d’au-delà
Du ciel

Ceux
Que le vent appelle
En écho vainqueur

Afin que demain
Soit plus beau qu’aujourd’hui
Qui n’en finit pas de mourir
Sous l’arc peureux
De nos regrettés sourires

(Claude Haller)

Recueil: Poèmes du petit matin
Traduction:
Editions: Hachette

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Notre maison (Claude Haller)

Posted by arbrealettres sur 17 juin 2022




    
Notre maison

Ma maison a un jardin
qui me fait signe d’entrer

Ma maison a une allée
qui conduit mes pas.

Ma maison a une porte
qui ouvre mon coeur.

Ma maison a une cheminée
qui chuchote mes rêves.

Mais ma maison sans toi…
C’est comme une rue sans fin
un jardin sans fleurs
Une porte sans poignée
une cheminée sans feu.

Alors viens quand tu peux,
un et un font plus que deux.
Viens quand tu veux…
Pour que ma maison ait une âme
Pour que ma maison ait un nom.

(Claude Haller)

Recueil: Poèmes du petit matin
Traduction:
Editions: Hachette

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En voyage (Mohammed Dib)

Posted by arbrealettres sur 28 mai 2022


train

Dans le train
Je regarde par la fenêtre.

Ce n’est pas moi
Qui pars, c’est le pays.

Et toutes les choses
Me font signe.

(Mohammed Dib)

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Sonnet en retard (José Saramago)

Posted by arbrealettres sur 21 mai 2022




    
Sonnet en retard

De Marília les signes ici sont restés,
Car tout est signe d’avoir été :
Si de fleurs je vois le sol tapissé,
C’est que du sol ses pieds les ont soulevées.

Du rire de Marília se sont formés
Les chants que j’écoute enchanté
Et les eaux courantes dans cette prairie
C’est des yeux de Marília qu’elles ont jailli.

Suivant sa trace, je vais de l’avant,
Sentant ou la douleur, ou la joie,
Entre l’une et l’autre la vie partageant :

Mais quand le soleil se cache, la nuit froide
Sur moi descend, et puis, misérable,
Après Marília je cours, après le jour.

***

Soneto atrasado

De Marília os sinais aqui ficaram,
Que tudo são sinais de ter passado:
Se de flores vejo o chão atapetado,
Foi que do chão seus pés as levantaram.

Do riso de Marília se formaram
Os cantos que escuto deleitado,
E as águas correntes neste prado
Dos olhos de Marília é que brotaram.

O seu rasto seguindo, vou andando,
Ora sentindo dor, ora alegria,
Entre urna e outra a vida partilhando:

Mas quando o sol se esconde, a noite fria
Sobre mim desce, e logo, miserando,
Após Marília corro, após o dia.

(José Saramago)

Recueil: Les poèmes possibles
Traduction: Nicole Siganos
Editions: Jacques Brémond

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LA FOLLE (Franz Hellens)

Posted by arbrealettres sur 16 mai 2022



Blue-girl-in-a-pool  [1280x768]

LA FOLLE

Elle était folle, disait-on, folle
Parce qu’elle marchait sur le même trottoir
Du matin jusqu’au soir
Sans prononcer une parole.

Elle était folle, disait-on,
Parce qu’elle s’en donnait plein la vue
Des autos qui fauchaient l’avenue
Comme pour y retrouver un nom.

Elle était folle, disait-on, folle
Parce qu’elle s’appuyait au mur
Quand à la nuit venue
Elle sentait se dérober le sol.

Elle était folle, disait-on,
Parce qu’elle ne dormait pas de hâte
De revoir dans la rade
Un soleil dont elle n’oubliait pas le nom.

Elle était folle, disait-on, folle
Parce qu’elle attendait ce bateau bleu
Qui lui avait fait signe, un jour,
Et qui pour elle faisait voile.

Elle était folle, disait-on,
Parce qu’à chaque signe
Elle s’élançait, à chaque signe
Qui s’annonçait à l’horizon.

Et parce que voyant un jour cette auto bleue
Venir à sa rencontre (elle en avait vu d’autres
De la même couleur, mais c’était celle-là
Qu’elle attendait, cette auto bleue)

Elle s’y jeta d’un élan si décidé
La face rayonnante et le coeur en fournaise
(On la dit folle, folle à lier)
Qu’elle en mourut, les gens en parlent à leur aise!

Et moi qui n’ai cherché ni le pied ni la rime
Mais autre chose qui bleuit je ne sais où,
Peu me chaut qu’on me l’impute à crime
Ou qu’on me dise fou !

(Franz Hellens)

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Un jour, il y eut un enfant (Katherine Mansfield)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2022



    
Un jour, il y eut un enfant

Un jour, il y eut un enfant.
Il vint jouer dans mon jardin;
Il était tout à fait pâle et silencieux.
Seulement quand il sourit je sus tout de lui,
Je sus ce qu’il avait dans les poches,
Je connus la sensation de ses mains dans les miennes
Et les plus intimes accents de sa voix.
Je le menais vers chacun de mes sentiers secrets
Lui montrant la cachette de tous mes trésors.
Je le laissais jouer avec eux, chacun d’entre eux,
J’ai déposé mes pensées chantantes dans une petite cage d’argent
Et lui les donnais afîn qu’il les garde…
Il faisait très sombre dans le jardin
Mais jamais assez sombre pour nous. Sur la pointe des pieds
Nous marchions parmi les ombres les plus profondes;
Nous nous baignâmes dans les étangs d’ombres sous les arbres
Prétendant que nous étions sous la mer.
Une fois — près de la limite du jardin —
Nous entendîmes des pas passant le long de la route du Monde;
O combien nous fûmes effrayés!
Je murmurai: « As-tu déjà marché le long de cette route? »
Il hocha la tête et nous chassâmes les larmes de nos yeux…
Un jour, il y eut un enfant.
Il vint — tout à fait seul — pour jouer dans mon jardin;
Il était pâle et silencieux.
Quand nous nous rencontrâmes nous nous embrassâmes,
Mais quand il est parti, nous ne nous fîmes pas même un signe.

***

There was a child once

He came to play in my garden;
He was quite pale and silent.
Only when he smiled I knew everything about him,
I knew what he had in his pockets,
And I knew the feel of his hands in my hands
And the most intimate tones of his voice.
I led him down each secret path,
Showing him the hiding-place of all my treasures.
I let him play with them, every one,
I put my singing thoughts in a little silver cage
And gave them to him to keep…
It was very dark in the garden
But never dark enough for us. On tiptoe we walked
among the deepest shades;
We bathed in the shadow pools beneath the trees,
Pretending we were under the sea.
Once—near the boundary of the garden—
We heard steps passing along the World-road;
O how frightened we were!
I whispered `Haveyou ever walked along that road? »
He nodded, and we shook the tears from our eyes…
There was a child once.
He came—quite alone—to play in my garden;
He was pale and silent.
When we met we kissed each other,
But when he went away, we did not even wave

(Katherine Mansfield)

Recueil: Villa Pauline Autres Poèmes
Traduction: Philippe Blanchon
Editions: La Nerthe

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Elle est brise embaumée (Ibn Zaydûn)

Posted by arbrealettres sur 15 avril 2022




    
Elle est brise embaumée qui vient guérir mon mal,
parfum délicieux, savoureuse haleine.
Elle me fait signe, d’un doigt délicat, et va
d’un pas gracieux, la magie relevant encore le fard de ses yeux.

Au creux de la ramure, elle rayonne, fidèle, dans la nuit,
lumière à l’état pur, tout imbibée de musc.
Quand, de sa paume ouverte, elle m’offre des fleurs de jasmin,
ce sont blanches étoiles que je cueille sur cette lune épanouie.

Corps habillé de grâce, être tout de douceur,
enveloppe de pur parfum, vin capiteux,
Elle berce mon coeur de mots que je savoure
comme autant de rêves, comme une rencontre, au bout de l’exil.

(Ibn Zaydûn)

Recueil: Pour l’amour de la Princesse (Pour l’amour de Wallâda)
Traduction: André Miquel
Editions: Actes Sud

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