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Poésie

Posts Tagged ‘signe’

Je rase le sol (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 19 août 2017



Illustration: Euan Macleod  
    
Je rase le sol sous des nuages de boue
qui font de la rue un trou
qui ne mène qu’à une autre rue.
Chaque porte est un sceau qui protège la douleur des hommes.

A chaque pas, la terre se referme
à chaque regard, le monde se vide
à chaque arrivée, la même maison m’attend sous un soleil
que je voudrais revoir de mes yeux d’enfant.

C’est seulement sur les moissons que se lève la joie,
mais elle reste prise entre les cils, loin du visage.
L’été s’est repu de briques et de toits sanglants
et la nuit mal cachée s’étrangle dans les portes.

Les murs faits du dernier regard de tant de morts
attendent un signe pour tomber sur moi.
En face d’eux, comme mes gestes sont vains,
comme ma façon de mourir sera ridicule.

Aucun chemin ne peut s’arrêter sous mes pieds
au moment où je coule en pleine terre
avec les mots d’amour que je n’ai pas franchis
quand la vie venait vers moi,
libre comme une poitrine de femme.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Tant que mes yeux pourront larmes épandre (Louise Labé)

Posted by arbrealettres sur 16 août 2017



Hendrick Terbrugghen - Joueuse de luth [800x600]

Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter,
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

(Louise Labé)

Découvert ici: https://eleonoreb.wordpress.com/

Illustration: Hendrick Terbrugghen

 

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Tout ce que je vis (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Pablo Picasso

    

Tout ce que je vis, ce dont je dois mourir
n’a pas de place hors de mon attente.
Dans les mains que je serre, que je retiens,
que reste-t-il de moi ?

Le sang coule sous les ponts qui vont de mon coeur
aux êtres, aux regards dont je n’approche
que par des signes de la main, des lèvres
et auxquels je ne m’unis que par la solitude.

Les chemins partent du fond de la nuit
et vont attendre le jour sur les collines.
Par la fenêtre où brûle une bougie
ils voient les morts entourés de vivants

qui ne croient pas aux prières qu’ils disent
et les morts restent seuls sous leurs paupières
sans reconnaître les chemins qui passent
en blanchissant un peu la nuit.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Dans la bouche d’une étoile (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 12 août 2017



    

dans la bouche d’une étoile
je me suis égaré
là où les morts n’ont plus prise
j’ai trouvé la pierre d’angle
pour avancer parmi les grands vivants
pour avancer parmi les grands gisants

dans la bouche d’une étoile
entre l’ébloui et l’englouti
la vie veut sa rosée de nuit
une porte ouverte sur le ciel
où je reviens sans être allé
où je reviens sans être né

dans la bouche d’une étoile
j’écoute mes propres signes
comme la lente infusion
d’une parole jamais dite
d’une parole sourde infiniment
fille de la voix et du vivant

dans la bouche d’une étoile
dis-moi ce que je porte d’ombre
dis-moi la toute-lumière
le sanctuaire laissé en blanc
dis-moi le plus profond de l’aube
ce qui ne cesse de naître et de mourir

dans la bouche d’une étoile
ton jour et ma nuit se croisent
vie et mort c’est tout un
vie et mort c’est sans fin
tu tends des comètes
sur le soir de ma terre

dans la bouche d’une étoile
un gisement de silence
la dent du feu s’est absentée
les bourreaux perdent leur visage
je pressens ton horizon
j’attends ta voie lactée

dans la bouche d’une étoile
dans la chair de l’illimité
j’accueille ta fièvre
au nom de lune
la souffrance en sommeil
le sang tourné vers l’infini

dans la bouche d’une étoile
laisse frémir l’innocence
jusqu’à la fin des mondes
jusqu’au bleu de l’esprit
la forêt des poumons
traversée par le vent

dans la bouche d’une étoile
j’écoute trembler l’arrière-ciel
sur le grain de la peau
sur le grain de la pierre
descente à pic dans la vie
descente à pic dans la nuit

dans la bouche d’une étoile
mille mains offertes
mille plaies ouvertes
le ciel marche en moi
le bleu est une tête brandie
l’éternité nous donne ses doigts

dans la bouche d’une étoile
ta voix chante dans la voix
elle chante un oeil-ciel foudroyant
le vrai nom de l’oubli
le souffle d’un dieu meurtri
dévasté épanoui

dans la bouche d’une étoile
dis-moi le vrai nom
qui brûle tous les noms
dis-moi les voyelles de Dieu
je veux dormir dans ta parole
aspirer ton arc-en-ciel

dans la bouche d’une étoile
pour agrandir la vie
pour prendre corps
pour prendre coeur
jusqu’au linceul de miel
vers le centre des cendres

dans la bouche d’une étoile
au risque de chaque instant
humble et démesuré
vif et insondable
le premier mot du ciel
dans un jour sans limites

dans la bouche d’une étoile
la salive d’un trou noir
le rouge à lèvres des anges
sur le miroir des sans feu ni lieu
pour une vie dans la vie
pour une voix dans la voix

dans la bouche d’une étoile
le ciel entier de tes yeux
le temps dévêtu
la toupie du monde
j’écris un seul et même livre
pour ta nuit écorchée vive

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Infiniment proche
Editions: Gallimard

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NEUF MÉDITATIONS SUR LE BLANC (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 11 août 2017



Illustration: Roman Scheidl   
    
NEUF MÉDITATIONS SUR LE BLANC

sur le blanc
un corps d’arc-en-ciel
s’offre au vide

sur le blanc
ni ciel ni terre
seul un sillage sans fin

sur le blanc
le cri du froid
en coup de foudre

sur le blanc
les bâtons de fée
prennent l’air au bond

sur le blanc
éclair et flèche
un crissement de vif

sur le blanc
un emblème de nerfs
les foulées en orbite

sur le blanc
une sphère de solitude
sourit aux avalanches

sur le blanc
la houle des corps
attend la collision

sur le blanc
deux signes se contemplent
à la vitesse de l’abandon

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Infiniment proche
Editions: Gallimard

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A présent (Jean-Marie Barnaud)

Posted by arbrealettres sur 10 août 2017



Illustration: Nupur Choudhary 
    
A présent le souci de parler
sur tant d’évidences
pèse lourd
Le livre est à sa fin
sans plus de forces
Les formes aimables
le débordent

Et donc regarde-moi
C’est ma supplique
A la dérobée regarde-moi
Puis viens vers tous ces signes
noircis en juste perte
Accorde-leur l’amitié
d’un long regard

Que ta noblesse les anime

(Jean-Marie Barnaud)

 

Recueil: Fragments d’un corps incertain
Editions: Cheyne

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J’ai fait en moi un grand vide (Zéno Bianu)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



Illustration
    
j’ai fait en moi
un grand vide d’amour
une poche de haute ouverture
pour laisser être ce qui se crée
encore une journée
à nourrir le trésor secret
je suis allé très loin
je suis remonté à l’intérieur de moi
je suis allé chercher le noyau
car il y en a toujours un
j’ai traversé les mondes
les signes les mémoires
tous ces mondes serrés de larmes

(Zéno Bianu)

 

Recueil: Chet Baker (Déploration)
Editions: Le Castor Astral

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On se verrait bien maintenant (Jean-Marie Barnaud)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



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On se verrait bien maintenant
l’égal du réprouvé et de son chien
roulés en boule
dans la nuée qui monte
à vomir
par une grille de métro

La belle image
pour qui médite sous abri
avec ses armes de nanti
On peut blesser la phrase
barboter dans les signes
jouer ses tours de funambule
ça fait toujours autant de bruit
le monde
autour de la feuille

(Jean-Marie Barnaud)

 

Recueil: Fragments d’un corps incertain
Editions: Cheyne

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LE LOUP ET LA CIGOGNE (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LE LOUP ET LA CIGOGNE

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie.
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe, elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis pour un si bon tour
Elle demanda son salaire.
« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? ce n’est pas encor beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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La rose écarlate déchire sa robe (Mawlana Rûmî)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017




    
La rose écarlate déchire sa robe,
et je suis le seul à savoir pourquoi.

Le saule laisse pendre ses branches en rangées rectilignes,
Afin de rattraper toutes les prières qu’il a omises.

Le lys avec son épée, et le jasmin avec son bouclier
se préparent pour la Guerre Sainte.

Le pauvre rossignol anéanti par la souffrance
soupire devant la rose qui parade.

Toutes les beautés du jardin disent:
«La rose me regarde».

Le rossignol répond:
«C’est pour moi, l’infortuné, qu’elle fait tout ce charme».

Le platane a levé ses mains en signe de lamentation,
te dirai-je ses supplications?

Qui a coiffé le bourgeon d’un chapeau?
Qui a courbé en deux la violette?

Bien que l’automne ait été très cruel,
vois la loyauté du printemps.

Ce que l’automne a pillé,
le printemps l’a rapporté.

Je parle de roses, de rossignols et des splendeurs du jardin
pour ne pas nommer autre chose. Pourquoi cela?

À cause de la jalousie de l’Amour,
mais en fait je décris les bienfaits de Dieu.

(Mawlana Rûmî)

 

 

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