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Poésie

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Sous un ciel de lit jaune où rêvent des amours (Albert Ayguesparse)

Posted by arbrealettres sur 29 décembre 2018



Sous un ciel de lit jaune où rêvent des amours

Et, gonflé de sommeil, un bras pend vers le sol,
Comme pour retenir tant d’amour qui se perd.

Perdu dans le repos sucré des jeunes pailles

Les mots que nous disons ont un goût mort d’oronge.

J’efface la liane de sang endormie à ta tempe

(Albert Ayguesparse)

Illustration: Edward Hopper

 

 

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L’aveugle (Jacques Chessex)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2018



Illustration: Pablo Picasso
    
L’aveugle

J’ai vu tes filles,
Dieu des armées
Et tout de suite j’ai aimé leurs yeux de brume
J’ai aimé leur chevelure de fougère nocturne
Et l’odeur de la menthe des ruisseaux à leurs tempes

J’ai respiré tes filles, ô Éternel
J’ai bu les gouttes de sueur à leur aisselle
La poussière de l’été à leur cou
J’ai bu leurs larmes à leurs paupières

J’ai mangé tes filles, Dieu jaloux
J’ai tenu la pointe de leurs seins entre mes lèvres
J’ai tenu leur pulpe entre mes dents
J’ai pressé ma bouche sur leur bouche noire et sur leur bouche blanche
J’ai happé le serpent charnu de leur langue avec ma langue

Maintenant je suis vieux et je suis aveugle, Dieu vainqueur
Je n’ai plus ma force d’arbre et mes mains tremblent
Que me reste-t-il de tes filles innombrables ?
Que me reste-t-il de leur rire sous mes doigts morts?

Le calviniste

(Jacques Chessex)

 

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Je t’ai nommé l’indienne (Ernest Pépin)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2018



    

Je t’ai nommé l’indienne
(Extrait)

1
Femme d’embruns brûlés
Et de bourgeons d’étoile
Qui crayonne les cyclones
La monture des marées
Et par ravine chaude où sommeille ta chaleur
Redonne au monde le bel incendie
La première étincelle
La parole inconsolée des mythes

2
Il fait toujours soleil
Dans la splendeur des songes
Et la roue de tes mains
Lavée du plus beau sang
Au nom du chant des mers disparues
Témoigne

3
Femme aux tempes de pierre polie
Aux temples couleur de jungle
Qui conjure un mauvais sort
Danse de couleuvres
Terre tremblée
Cri mouillé
Femme du fond des nuits
Qui sort les pagaies lumineuses
De sa révolte
Épouse des aurores boréales
Ruche zélée des moussons
Remuant les vagues du commencement

4
Femme
Plus tendre que le coeur du déluge
Un grand sillage phosphorescent
Ta liberté
Feu de l’amour libre
Qui nourrit le soleil
Ta liberté
Mémoire
Tressant
La gerbe des rosées
L’impossible poinçon rouge cousu au front
Des voyances

(Ernest Pépin)

 

Recueil: L’Ardeur ABC poétique du vivre plus
Traduction:
Editions: Bruno Doucey

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J’arrive où je suis étranger (Louis Aragon)

Posted by arbrealettres sur 31 juillet 2018



Louis Aragon
    
J’arrive où je suis étranger
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

(Louis Aragon)

 

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L’AMOUR (Pierre Louÿs)

Posted by arbrealettres sur 17 juillet 2018



Illustration: Yuri Pysar
    
L’AMOUR

Hélas ! si je pense à elle, ma gorge se dessèche, ma tête retombe,
mes seins durcissent et me font mal, je frissonne et je pleure en marchant.

Si je la vois, mon coeur s’arrête, mes mains tremblent, mes pieds se glacent,
une rougeur de feu monte à mes joues, mes tempes battent douloureusement.

Si je la touche, je deviens folle, mes bras se raidissent, mes genoux défaillent.
Je tombe devant elle, et je me couche comme une femme qui va mourir .

De tout ce qu’elle me dit je me sens blessée.
Son amour est une torture et les passants entendent mes plaintes…
Hélas ! Comment puis-je l’appeler Bien-Aimée ?

(Pierre Louÿs)

 

Recueil: Les chansons de Bilitis
Traduction:
Editions: Gallimard

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Emploi du temps (Robert Momeux)

Posted by arbrealettres sur 28 juin 2018



Emploi du temps

Le vent pointu
Secoue les démons de la fête
Il me reste très peu de temps
Pour reconnaître enfin la nuit

Je ne sais pas si je vais vivre
Assez pour suivre ces flocons
Oui s’entêtent à ne pas fondre

Je ne sais pas si ce sang fluide
Oui fait comme un rempart entre les jours
Où rien ne se passe et les arcs-en-ciel de gaieté
Fera assez de bruit aux tempes des années

Mais il faudra quand même se lever
Et pousser cette porte
Oui donne sur les pavés du soleil
Et chasser les lièvres de l’aube
Avant que les démons de l’intérieur donnent l’alarme

Il faudra bien faire toilette
Pour les amis qui vont venir
Ensemble nous nous posterons près du sablier.

(Robert Momeux)

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Sonnet (Théophile Gautier)

Posted by arbrealettres sur 26 avril 2018



Illustration: Goyo Hashiguchi
    
Sonnet

Pour veiner de son front la pâleur délicate,
Le Japon a donné son plus limpide azur ;
La blanche porcelaine est d’un blanc bien moins pur
Que son col transparent et ses tempes d’agate ;

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate ;
Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,
On dirait de la lune en sa robe d’ouate ;

Ses yeux d’argent bruni roulent moelleusement ;
Le caprice a taillé son petit nez charmant ;
Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise ;

Ses mouvements sont pleins d’une grâce chinoise,
Et près d’elle on respire autour de sa beauté
Quelque chose de doux comme l’odeur du thé.

(Théophile Gautier)

 

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L’HOMME BLANC (Jules Romains)

Posted by arbrealettres sur 25 avril 2018



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L’HOMME BLANC

— Retourne chez toi, homme blanc!

Nous ne t’avions rien demandé ;
Des fièvres que ta race endure
Nous n’avions pas même l’idée.

Pieusement vers nous tournées
Nous allaitaient de solitude
Les sept mers au ventre ridé.

Tu nous as sept fois apporté
Ton malheur, ton inquiétude.
Ta puissance, tu l’as gardée.
Tu nous as fait divorcer d’avec les vieilles sagesses ;
Mais le savoir que tu vends ne les a pas remplacées.

Tu nous as fait divorcer d’avec la terre et les sources,
D’avec les forces du sol et les forces d’en dessous.
Mais les forces que tu vends ne les ont pas remplacées ;

Tes forces mal à toi, méchantes filles du feu roux,
Tes forces qu’un fil conduit et que moulinent des roues,
Tes forces de dieu voleur dont tu n’as jamais assez!

Comme on donne deux venins dans une seule morsure,
Tu nous as communiqué l’orgueil peu sûr d’être un homme,
Et la honte sans pardon d’être un homme dépassé.

Retourne chez toi, homme blanc!
Écoute les tambours tremblants
Qui nous ameutent sous les arbres ;
Les troncs creusés, les calebasses,
Les crécelles, les crins stridents ;
Les sifflements entre les dents,
Les cornes rauques, les coquilles,
Les fifres faits d’un ossement ;
Les cymbales, les oliphants ;
Entends le tam-tam circulaire
Comme l’horizon sur tes tempes
Qui se resserre en palpitant ;
Entends les gongs, les cloches plates,
Aux tours des couvents de montagne
Et les plaques sous les battants.
Entends le grand rassemblement
Qui nous soulève et qui te chasse.

(Jules Romains)

Illustration: Ouzin

 

 

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Un homme parle (Gottfried Benn)

Posted by arbrealettres sur 24 avril 2018



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Un homme parle

Un homme parle :
Ici-bas n’est pas de consolation. Vois,
la campagne s’éveille aussi de ses fièvres.
A peine quelques dahlias étincellent encore.
Elle est là, dévastée
comme après un combat équestre.
J’entends en mon sang retentir un départ.
Oh, toi, mes yeux s’enivrent déjà
de la teinte bleutée des collines lointaines,
Déjà je sens un frôlement sur mes tempes

(Gottfried Benn)

 Illustration

 

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Entre maintenant dans l’ombre (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 21 avril 2018


Brocéliande

Entre maintenant dans l’ombre
avec l’ombre en main pour lampe

Pour seul laurier à tes tempes
Orne-toi de songe sombre

Prends pour guide le danger
pour compagnon l’étranger

Par l’ignorance conduit
franchis l’ignorante nuit

(Philippe Jaccottet)

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