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Poésie

Posts Tagged ‘témoin’

Les objets (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Dino Boschi (11)

 

Les objets aident le jour naissant
à aller à la rencontre de ton regard
et ils reprennent aussitôt leurs visages
de témoins d’un monde sans profondeur

Pour communiquer les uns avec les autres,
ils ont tout un alphabet de reflets
et dès que tu franchis le seuil de ma porte
ils te montrent la place qu’ils t’ont gardée près de moi.

Ils ne peuvent partager notre existence
mais à travers leurs doigts mal joints
ils s’étonnent parfois de découvrir qu’à deux
nous pouvons ne plus former qu’un seul objet.

(Lucien Becker)

Illustration: Dino Boschi

 

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LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES (Jean de la Fontaine)

Posted by arbrealettres sur 9 août 2017



 

LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES

Il était une vieille ayant deux Chambrières.
Elles filaient si bien que les soeurs filandières
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
La Vieille n’avait point de plus pressant souci
Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
Dès que Téthis chassait Phébus aux crins dorés,
Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
Deçà, delà, vous en aurez ;
Point de cesse, point de relâche.
Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
Un misérable Coq à point nommé chantait.
Aussitôt notre Vieille encor plus misérable
S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
Allumait une lampe, et courait droit au lit
Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres Servantes.
L’une entr’ouvrait un oeil, l’autre étendait un bras ;
Et toutes deux, très malcontentes,
Disaient entre leurs dents : « Maudit Coq, tu mourras. »
Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée.
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché.
Notre couple au contraire à peine était couché
Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
Courait comme un Lutin par toute sa demeure.
C’est ainsi que le plus souvent,
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
On s’enfonce encor plus avant :
Témoin ce Couple et son salaire.
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
De Charybde en Scylla.

(Jean de la Fontaine)

Illustration: Marc Chagall

 

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Passion et poésie (Tahar Ben Jelloun)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2017



Illustration: Emma Nubel   
    
Passion et poésie aspirent à la notion énigmatique de beauté.
Elle n’est point définie.
À peine murmurée.
Rarement nommée, mise en évidence.

Ceux qui en parlent sont ceux qui ne la vivent pas
mais la voient sur le visage
ou dans le souffle des êtres pris de passion.

Vincent Van Gogh, Arthur Rimbaud, Antonin Artaud,
Francisco Goya ou même Francis Bacon ont été des témoins actifs, hallucinés;
ils ont transporté dans leur création la beauté brute,
cette poésie impossible dont l’une des portes donne sur l’enfer, la folie.

Né d’une turbulence, un torrent ou un éclair foudroyant,
le poème ne s’installe jamais tout à fait dans la vie.
Il est une vérité qui sommeille dans l’enfance.
L’enfance du monde, la douleur des hommes.

(Tahar Ben Jelloun)

 

Recueil: Que la Blessure se ferme
Editions: Gallimard

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Dans chaque paroi (Silvia Baron Supervielle)

Posted by arbrealettres sur 3 août 2017



Illustration: Gao Xingjian
    
dans chaque paroi
de la cabine

dans chaque instant
de l’invisible

un accident sans
témoin a lieu
par erreur

(Silvia Baron Supervielle)

 

Recueil: Sur le fleuve
Editions: Arfuyen

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Non, tu ne sais pas (Shaül Tchernichovsky)

Posted by arbrealettres sur 1 août 2017



Illustration
    
Non, tu ne sais pas

Non, tu ne sais pas ta beauté,
La longueur de tes jambes,
Le secret prodigieux
Qui file vers une hanche suave,
Vivace et ténu, gracieux et coquet,
Telle la trace d’une sirène sur la dune
Par la lame rejetée…
Non, tu ne sais pas ta beauté !

Non, tu ne sais pas ta beauté !
Tes yeux, deux amandes
Taillées couleur de mer,
Captifs du secret de la création,
Témoins des mystères d’une décision
Qui t’appellent dans une langue perpétuée,
Séduisants ensorceleurs.

Tu ne réponds pas, figée d’immobilité.
Non, tu ne sais pas ta beauté !
Non, tu ne sais pas ta beauté !

Pour mon bonheur, parfois,
Tu es toute à moi,
Caprice turbulent, tempête déchaînée.
Prise et pas prise, attrapée et manquée,
Conquise et libre, étincelle rescapée du feu,
Oisillon au nid resté,
Non, tu ne sais pas ta beauté !

(Shaül Tchernichovsky)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: M. Itzhaki et M Garel
Editions: Gallimard

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L’oiseau (Charles Vildrac)

Posted by arbrealettres sur 16 juillet 2017



Sur quel arbre du soir ira,
sans nul témoin,
Se blottir et dormir
cet oiseau voyageur
Qui s’éloigne et s’efface,
Battant le lourd ciel blanc
comme un rameur?

(Charles Vildrac)

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À la pierre (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 14 juillet 2017



Illustration
    
À la pierre

Nous ne faisons que passer,
Tu nous apprends la patience,
D’être toujours le témoin
De l’univers à son aube,
D’être l’élan du Souffle même,
Soutien sans faille des vivants,
Toujours présence renouvelante
Entre laves et granits,
N’espérant ni fleur, ni feuille,
Ni fruit de la luxuriance,
Tu tiens le noeud des racines,
Contre tous les ouragans.

***

Viens te lover dans ma main, galet,
Tiens un instant compagnie
À l’anonyme passant. Toi, le pain cuit
Au feu originel, nourris ce passant
De ta force tenace, de ta tendresse
Lisse, au bord de cet océan
Sans borne, où tout vivant se découvre vétille…
Ô tant que se retient la mort, accorde
Au mendiant sans voix tes faveurs,
Fais-moi don de tes inépuisables
Trésors: fêtes de l’aube, festins
Du soir, farandole sans fin des astres,
Tant et tant de tes glorieux compagnons
Réunis ici en toi, un instant lovés
Dans le creux charnel de ma paume !
Toi qui survis à tout, garderas-tu
Mémoire de cette singulière rencontre ?

(François Cheng)

Recueil: La vraie gloire est ici
Editions: Gallimard

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Jusqu’à la fin (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 27 juin 2017



    Illustration
    
Jusqu’à la fin
Vous serez témoins

Stèles érigées par les humains
Au bord des champs
Au coeur des ruines

Témoins de vaines gloires
De deuils inconsolés
De massacres sans fin
De l’immonde du monde

Jusqu’à la fin
Jusqu’au moment où nul
Ne sera là
Pour déchiffrer
Les signes gravés

(François Cheng)

 

Recueil: A l’orient de tout
Editions: Gallimard

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À Rosette (Louis Bouilhet)

Posted by arbrealettres sur 24 juin 2017



À Rosette

Mai sourit au firmament,
Mai, le mois des douces choses ;
Ton aveu le plus charmant
Est venu le jour des roses.

Pour témoins de ce bonheur
Nous avons pris, ô ma belle,
Le premier lilas en fleur,
Et la première hirondelle.

Le vallon sait notre amour,
Les grands bois sont nos complices ;
Les lis gardent, loin du jour,
Ton secret, dans leurs calices !

Les papillons nuancés
Et les vertes demoiselles
Portent tes serments tracés
Sur la poudre de leurs ailes.

L’étreinte des lierres frais,
Verts chaînons que rien ne brise,
Figure, dans les forêts,
L’ardeur que tu m’as promise.

Et pour qu’à notre dessein
Ton souvenir soit fidèle,
Sur les rondeurs de ton sein,
Tous les nids ont pris modèle.

Oh ! Ne trahis pas ta foi !
Regarde, mon cœur, regarde :
Tout l’azur a l’œil sur toi,
Et tout le printemps te garde !

Si tu venais à mentir,
Les muguets, aux fines branches,
Feraient tous, pour m’avertir,
Tinter leurs clochettes blanches ;

Les limaçons consternés,
Comme des prophètes mornes,
Par les chemins détournés,
Me suivraient avec des cornes ;

Et les oiseaux, dans la nuit,
Se heurtant à ma fenêtre,
Me rapporteraient le bruit
De ta rigueur prête à naître !

Hélas ! Hélas ! Les beaux jours
N’ont qu’un temps, comme les roses.
J’ai peur des grands étés lourds
Et des grands hivers moroses !

Ces mois-là n’ont rien promis,
Et tous les crimes s’y peuvent,
Sans que les blés endormis
Ou les glaçons froids s’émeuvent.

O mon ange ! ô mon trésor !
Cher bonheur que Dieu me donne,
Jure-moi d’aimer encor,
Lorsque jaunira l’automne !

Jure-moi !… ― mais tu souris
De mes alarmes trop fortes…
Viens !… les rameaux sont fleuris,
Oublions les feuilles mortes !

(Louis Bouilhet)

Illustration: Eugène Begarat 

 

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La jeune fille (Jean Joubert)

Posted by arbrealettres sur 22 juin 2017



La jeune fille

Un soir fleurit soudain la beauté d’une épaule
et d’un visage et d’un regard battu de cils,
auprès du feu, dans une auberge de village
où sommeille un chien noir sur les carreaux de sang.

L’enfant plie sa fatigue et soulève la lampe
sans rien savoir du miracle qui l’a choisie
dans le couloir peuplé de manteaux vides
que ne tourmente pas l’absence du témoin.

Le miroir est cerné de plaies. L’orage
agite aux vitres ses lambeaux de soufre
tandis qu’au loin dans la nuit des alpages
des ombres frottent sur les roches leurs échines.

Et la beauté s’efface inaperçue
de ces vieillards qui pèsent grain et paille
mais on oublie de remonter l’horloge
dont la main de cuivre à l’aube se figera.

(Jean Joubert)

Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole

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