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Je suis Marie, la fleur d’encens (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 30 juin 2017



La floraison du bâton

[ 15]
Elle dit, j’ai entendu parler de vous ;
il s’inclina ironiquement et ironiquement murmura,

je n’ai pas eu l’honneur,
les yeux à présent posés sur la porte entrouverte ;

elle comprit ; c’était sa seconde rebuffade
mais résolument, elle ferma la porte ;

elle se tenait, dos contre la porte ;
figée, là, elle ouvrit les bras,

autre barrière,
et son foulard glissa à terre ;

son visage était très pâle,
ses yeux plus sombres et plus grands

que beaucoup de ceux dont la profondeur lumineuse
avait inspiré quelques poètes, pas vraiment insignifiants ;

mais des yeux ? il avait connu nombre de femmes —
c’était sa chevelure — peu virginale —

il n’était pas vraiment décent qu’elle se tienne là,
dévoilée, dans la maison d’un étranger.

[ 16]
Je suis Marie, dit-elle, d’une ville tourelée,
en tout cas autrefois elle était sans doute tourelée

car Magdala est une tour ;
Magdala se trouve sur la rive ;

je suis Marie, dit-elle, de Magdala,
Je suis Marie, une grande tour ;

par ma volonté et mon pouvoir,
Marie sera myrrhe ;

je suis Marie — oh, les Marie ne manquent pas,
(bien que je sois Mara, amère) je serai Marie-myrrhe ;

je suis ce myrrhier des gentils,
les païens ; il y a des idolâtres,

même en Phrygie et en Cappadoce,
qui s’agenouillent devant des images mutilées

et brûlent de l’encens à la Mère des Mutilations,
à Attis-Adonis-Tammuz et à sa mère qui était myrrhe ;

elle était une femme affligée,
car le fils qu’elle avait porté n’était pas consacré ;

elle pleura amèrement jusqu’à ce qu’un dieu païen
l’eût transformée en myrrhier ;

je suis Marie, je vais pleurer amèrement,
amèrement… amèrement.

[ 17]
Mais sa voix était ferme et ses yeux étaient secs,
la pièce était petite, à peine une pièce,

c’était une alcôve ou un grand placard
avec une porte fermée, une fenêtre ombragée ;

il n’y avait qu’un peu de lumière à la fenêtre
mais la lumière semblait venir de quelque part,

comme une lumière lunaire sur une rivière perdue
ou un cours d’eau englouti, vu en rêve

par un homme assoiffé, mourant, perdu dans le désert…
ou un mirage… c’était sa chevelure.

[ 18]
Lui qui était sans nul doute
maître des caravanes,

se courba vers le sol ;
il lui tendit son foulard ;

il était inconvenant qu’une femme
apparaisse en désordre, échevelée ;

il était inconvenant qu’une femme
apparaisse, tout simplement.

[19]
Je suis Marie, la fleur d’encens de l’arbre à encens,
moi-même j’adore, je pleure, serai changée en myrrhe;

je suis Marie, bien qu’ayant fondu,
je serai une tour… dit-elle, Sire,

Je n’ai besoin ni de pain ni de vin,
ni de tout ce que vous pourriez m’offrir,

et avec modestie, elle noua son foulard
et se retourna pour ouvrir la porte.

[20]
D’aucuns disent qu’elle s’esquiva et disparut,
d’aucuns disent qu’il la suivit et la trouva,

d’aucuns disent que jamais il ne la trouva
mais qu’il envoya un messager la chercher

avec la jarre d’albâtre ;
d’aucuns disent que lui-même était un Magicien,

un Chaldéen, pas du tout un Arabe
et avait vu le début et la fin,

qu’il était Balthasar, Melchior,
ou cet autre de Bethléem ;

d’aucuns disent qu’il se dissimulait,
qu’il était un Ange déguisé

et avait en fait arrangé cette rencontre
pour se conformer au dessein prévu

que lui ou Balthasar ou un autre
avait calculé exactement à partir des étoiles ;

d’aucuns disent que ce n’est jamais arrivé,
d’aucuns disent que ça arrive encore et encore ;

d’aucuns disent qu’il était un ancien amant
de Marie Madeleine et que le don de la myrrhe

était la reconnaissance d’une ancienne infatuation
consumée et pourtant tout à coup réapparue ;

d’aucuns disent qu’il était Abraham,
d’aucuns disent qu’il était Dieu.

[21]
En tout cas il est écrit précisément,
la maison fut pleine de la senteur du baume ;

c’était plus tard et ce n’était pas une si petite maison
sans doute déjà fragrante de branches et de guirlandes,

car il y avait là banquet, une fête ;
tout était très gai et les rires fusaient,

mais Judas Iscariote fit une grimace,
il murmura Extravagant dans sa barbe,

car le nard bien que peu puissant
possédait cette essence subtile, indéfinissable,

qui dure plus longtemps et coûte plus ;
Judas chuchota à son voisin

et ils se mirent tous alors à parler des pauvres ;
mais Marie, assise par terre,

comme une enfant à une fête, ne faisait pas attention ;
elle était occupée ; elle défaisait adroitement

les tresses longues et tressées avec soin
de son extraordinaire chevelure.

***

Some say she slipped out and got away,
some say he followed her and found her,

some say he never found her
but sent a messenger after her

with the alabaster jar;
some say he himself was a Magician,

a Chaldean, not an Arab at all,
and had seen the beginning and the end,

that he was Balthasar, Melchior,
or that other of Bethlehem;

some say he was masquerading,
was an Angel in disguise

and had really arranged this meeting
to conform to the predicted pattern

which he or Balthasar or another
had computed exactly from the stars;

some say it never happened,
some say it happens over and over;

some say he was an old lover
of Mary Magdalene and the gift of the myrrh

was in recognition of an old burnt-out
yet somehow suddenly renewed infatuation;

some say he was Abraham,
some say he was God.

Anyhow, it is exactly written,
the house was filled with the odour of the ointment;

that was a little later and this was not such a small house
and was maybe already fragrant with boughs and wreaths,

for this was a banquet, a festival;
it was all very gay and there was laughter,

but Judas Iscariot turned down his mouth,
he muttered Extravagant under his breath,

for the nard though not potent,
had that subtle, indefinable essence

that lasts longer and costs more;
Judas whispered to his neighbour

and then they all began talking about the poor;
but Mary, seated on the floor,

like a child at a party, paid no attention;
she was busy; she was deftly un-weaving

the long, carefully-braided tresses
of her extraordinary hair.

She said, I have heard of you;
he bowed ironically and ironically murmured,

I have not had the pleasure,
his eyes now fixed on the half-open door;

she understood; this was his second rebuff
but deliberately, she shut the door;

she stood with her back against it;
planted there, she flung out her arms,

a further barrier,
and her scarf slipped to the floor;

her face was very pale,
her eyes darker and larger

than many whose luminous depth
had inspired some not-inconsiderable poets;

but eyes? he had known many women—
it was her hair—un-maidenly

It was hardly decent of her to stand there,
unveiled, in the house of a stranger.

I am Mary, she said, of a tower-town,
or once it must have been towered

for Magdala is a tower;
Magdala stands on the shore;

I am Mary, she said, of Magdala,
I am Mary, a great tower;

through my will and my power,
Mary shall be myrrh;

I am Mary—O, there are Marys a-plenty,
(though I am Mara, bitter) I shall be Mary-myrrh;

I am that myrrh-tree of the gentiles,
the heathen; there are idolaters,

even in Phrygia and Cappadocia,
who kneel before mutilated images

and burn incense to the Mother of Mutilations,
to Attis-Adonis-Tammuz and his mother who was myrrh;

she was a stricken woman,
having borne a son in unhallowed fashion;

she wept bitterly till some heathen god
changed her to a myrrh-tree;

I am Mary, I will weep bitterly,
bitterly … bitterly.

But her voice was steady and her eyes were dry,
the room was small, hardly a room,

it was an alcove or a wide cupboard
with a closed door, a shaded window;

there was hardly any light from the window
but there seemed to be light somewhere,

as of moon-light on a lost river
or a sunken stream, seen in a dream

by a parched, dying man, lost in the desert .. .
or a mirage … it was her hair.

He who was unquestionably
master of caravans,

stooped to the floor;
he handed her her scarf;

it was unseemly that a woman
appear disordered, dishevelled;

it was unseemly that a woman
appear at all.

I am Mary, the incense flower of the incense-tree,
myself worshipping, weeping, shall be changed to myrrh;

I am Mary, though melted away,
I shall be a tower … she said, Sir,

I have need, not of bread nor of wine,
nor of anything you can offer me,

and demurely, she knotted her scarf
and turned to unfasten the door.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Jean-Jacques Henner

 

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La folle a faim (Renée Rivet)

Posted by arbrealettres sur 12 février 2017



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La folle a faim

La folle a faim, mais son pain est troué d’oublis.

Elle ouvre le placard des confitures,
mais le sang des fruits la fixe, et elle n’ose pas en manger.
Elle referme le placard et donne deux tours de clé.
La folle cherche des anges pour faire éloigner le malheur.

Quelqu’un marche derrière elle, quelqu’un l’empêche d’avancer !
Sa fille, sa fille étroite et belle !
Non, c’est un rayon de soleil à travers les lames des persiennes.
Elle est pourtant sûre d’avoir senti un parfum.

La mort, la mort dans la glace !
Pourquoi la mort avance-t-elle dans la glace ?
Il suffit alors de tourner le miroir contre le mur.
Mais les mains, les mains suivent partout.
Elle a beau les cacher derrière son dos,
elle sait bien qu’elles sont là. Si elle les coupait ?
Elle ne pourrait en couper qu’une …
l’autre resterait, et que faire du moignon sanglant …

La folle pleure …
Tiens, il pleut dans la chambre, la pluie roule sur le journal.
D’où vient qu’il y ait de la pluie partout, même dans le lit ?
L’oreiller s’écrase, et la tête glisse, glisse en arrière.
En arrière, il y a peut-être du soleil …

La tête heurte des cailloux, la pauvre tête roule contre la terre.

Est-il possible que la terre ait pu monter tous ces escaliers ?

Il n’y a rien à comprendre, tout arrive par bribes.
Même ce qui fait mal n’est jamais tout à fait entier.

La folle a peur que son délire ne soit pas vrai.

(Renée Rivet)

 Illustration: Chaim Soutine

 

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Jouets oubliés (Eliane Biedermann)

Posted by arbrealettres sur 8 septembre 2016



Jouets oubliés
dans un placard
L’enfant a grandi

(Eliane Biedermann)

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Le coquetier (Marcel Cohen)

Posted by arbrealettres sur 9 janvier 2016



coquetier 

Je sais bien que les objets familiers sont synonymes d’aveuglement :
nous ne les regardons plus et ils ne disent que la force de l’habitude.

Mais le coquetier, dans le placard à vaisselle,
et ne serait-ce que de façon très épisodique,
a eu bien des occasions de susciter quelques bouffées de tendresse à l’égard de Marie.
(Elle se faisait appeler Marie bien que son nom soit officiellement Maria.)

Je me dis qu’on ne conserve pas un objet aussi modeste, et aussi défraîchi,
pendant soixante-dix ans sans de sérieuses raisons.
La crainte de le voir disparaître confirme cet attachement.

Le petit coquetier, aujourd’hui, n’est donc pas seulement la concrétion d’un souvenir.
Est-il abusif d’y voir la qualité même de ce souvenir, sa texture,
quelque chose d’aussi incertain que le reflet d’une aura?

(Marcel Cohen)

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RETOUCHE A LA POSSESSION DU MONDE (Daniel Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 23 août 2015



brosse 72

RETOUCHE A LA POSSESSION DU MONDE

De ce grand amour
il reste au fond d’un placard
quelques cheveux sur une brosse.

(Daniel Boulanger)

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FUITE (Raymond Federman)

Posted by arbrealettres sur 17 février 2015



FUITE

ma vie a commencé dans un placard
sous les dépouilles et la poussière
je suçais des morceaux de sucre volés
dehors la lune à petits pas arpentait le toit
ponctuant le début de mon surcroit de vie
replié dans la fragilité de mon aventure
la curiosité me poussa dans l’escalier
mais je butai sur la douzième marche
et les portes ouvrirent des yeux muets
d’effarement devant ma nudité
pendant que je courais sous le ciel indifférent
les mains serrées sur un paquet de peur
une étoile jaune tomba du ciel
et frappa ma poitrine
c’est alors qu’ils m’attrapèrent
et m’enfermèrent dans une boîte
qu’ils trainèrent partout sur la terre
pour figurer ma honte
autour ils se battaient à coup de pierres
et faisaient des étoiles un énorme brasier
tous les jours ils venaient me toucher
mettre leurs doigts dans ma bouche
et me marquer de noir et ce bleu
mais par une fissure dans le mur
je vis un arbre en forme de feuille
et un matin un oiseau me vola dans la tête
je me mis à aimer si fort cet oiseau
que quand mon maître à l’oeil bleu
regarda le soleil et s’aveugla
j’ouvris la cage et cachai
mon coeur dans une plume jaune

***

ESCAPE

my life began in a closet
among empty skins and dusty hats
while sucking pieces of stolen sugar
outside the moon tiptoed across the roof
to denounce the beginning of my excessiveness
backtracked into the fragility of my adventure
curiosity drove me down the staircase
but I slipped on the twelfth step and fell
and all the doors opened dumb eyes
to stare impudently at my nakedness
as I ran beneath the indifferent sky
clutching a filthy package of fear in my hands
a yellow star fell from above and struck my breast
and all the eyes turned away in shame
then they grabbed me and locked me in a box
dragged me a hundred times over the earth
in metaphorical disgrace
while they threw stones at each other
and burned all the stars in a giant furnace
every day they came to touch me
put their fingers in my mouth
and paint me black and blue
but through a crack in the wall
I saw a tree the shape of a leaf
and one morning a bird flew into my head
I loved that bird so much
that while my blue-eyed master
looked at the sun and was blind
I opened the cage and hid my heart
in a yellow feather

(Raymond Federman)

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