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Poésie

Posts Tagged ‘signifier’

Que voit-on? (Roger Munier)

Posted by arbrealettres sur 3 janvier 2020



L’être des choses, c’est les choses,
selon et dans la pensée.
— Mais les choses sans la pensée ?
Elles ont comme l’être, mais non l’être.
Autre chose que l’être.
Qu’ont-elles au juste, dans leur là?

Le monde naturel,
parce qu’il manifeste sans désigner,
signifie.

L’oiseau qui chante au matin,
le vent dans les feuilles
ne disent rien d’autre que soi.
Ils sont ce qu’ils signifient.
Ils signifient ce qu’ils sont.

« Être et pensée ne font qu’un. »
Mais est-ce la pensée qui se modèle sur l’être
ou l’être sur la pensée ?
L’être est le lieu de la pensée.
Peut-être rien de plus.

Tout ce qui parle en étant, rien qu’en étant.
C’est cette parole pure, sans adjonction, sans attribut,
qu’il faut tenter de surprendre.

Le mince croissant de lune orange, au-dessus des frondaisons noires,
ce n’est pas en le regardant qu’on le voit.
Il faut d’abord fermer les yeux,
le rendre à son espace solitaire et magique,
où Il se lève, avant et hors même tout regard.

Il y a la beauté du monde.
Mais, derrière elle, Il y a le monde sans sa beauté,
le monde hors l’apparence.
Qu’est-ce que la mer sans ce qui la fait telle ou telle :
calme ou démente, grise ou brillante-bleue et lisse comme une soie?
Un nuage passe et la mer change de visage.
Où est « la » mer?

Nombre d’étoiles que tu regardes ne sont plus là où tu les vois.
Celles qui sont là ne se verront qu’infiniment plus tard,
par d’autres qui ne verront pas ce qu’ils voient.
Que voit-on?

(Roger Munier)

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Cela pourrait signifier beaucoup (Ingerborg Bachmann)

Posted by arbrealettres sur 18 novembre 2019




    
Cela pourrait signifier beaucoup : nous passons,
nous venons sans être sollicités et devons céder la place.
Mais que nous parlions sans nous comprendre
ni atteindre à aucun moment la main de l’autre

réduit tant de choses à néant : nous ne subsisterons pas.
Des signes étrangers menacent déjà la tentative,
et le désir de nous regarder jusqu’au fond
une croix le rompt, pour nous biffer d’un trait, solitaires.

***

Es könnte viel bedeuten: wir vergehen,
wir kommen ungefragt und müssen weichen.
Doch daß wir sprechen und uns nicht verstehen
und keinen Augenblick des andern Hand erreichen,

zerschlägt so viel: wir werden nicht bestehen.
Schon den Versuch bedrohen fremde Zeichen,
und das Verlangen, tief uns anzusehen,
durchtrennt ein Kreuz, uns einsam auszustreichen.

(Ingerborg Bachmann)

 

Recueil: Toute personne qui tombe a des ailes
Traduction: Françoise Rétif
Editions: Gallimard

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Mort (Juan Ramón Jiménez)

Posted by arbrealettres sur 25 mars 2019



 

Danilo Ricciardi - (12)

Mort, si notre enterrement
ne signifiait pas abîme dur et sec,
mais douce profondeur,
profonde immensité !

Si tu étais, ô mort,
comme un noir été souterrain ;
s’il n’importait, sur toi, que le soleil tombât,
pour que la nuit fût belle et claire !

***

Muerte, isi tu enterrarnos
no fuese abismo duro y seco,
sino suave hondura,
profundidad inmensa!

¡Si fueras, muerte,
como un negro verano subterráneo;
si no importara, en ti, que el sol cayera,
porque la noche fuese bella y clara!

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Danilo Ricciardi

 

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On ne sait comment avancer (Richard Rognet)

Posted by arbrealettres sur 22 mars 2019




    
On ne sait comment
avancer puisque rien
n’a jamais commencé,

nous piétinons dans
les coulisses d’un
opéra où les récitatifs
dessèchent nos paroles,

où les airs, da capo
ou pas, nous signifient
que la fête est finie,

mais puisque rien n’a
commencé, cette fin
ne nous remplira ni

de colère, ni de chagrin,
ni même de regrets — nous
irons nous cacher au fond
d’une forêt heureuse.

(Richard Rognet)

 

Recueil: Un peu d’ombre sera la réponse
Traduction:
Editions: Gallimard

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Demain, puis demain, puis demain (William Shakespeare)

Posted by arbrealettres sur 18 janvier 2019



Demain, puis demain, puis demain
Les jours à petit pas glissent de l’un à l’autre
Jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps;
Et tous nos hiers ont éclairé pour des fous
Le chemin de la mort poudreuse.
Eteins-toi courte flamme!

La vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur
Qui se pavane et se démène une heure durant sur la scène.
Et puis qu’on n’entend plus: c’est un récit
Dit par un idiot, plein de bruit et de fureur.
Et qui ne signifie rien.

(William Shakespeare)


Illustration: Gilbert Garcin

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Le raccourci des mains (Christian Viguié)

Posted by arbrealettres sur 29 décembre 2018



Le raccourci des mains
ou la blancheur du cerisier
derrière nos paupières
Cela peut ne rien signifier
juste le provisoire
le midi parcouru d’un nom
à un autre.

(Christian Viguié)


Illustration: Les Mains de Rodin

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Le raccourci des mains (Christian Viguié)

Posted by arbrealettres sur 28 décembre 2018



Le raccourci des mains
ou la blancheur du cerisier
derrière nos paupières
Cela peut ne rien signifier
juste le provisoire
le midi parcouru d’un nom
à un autre.

(Christian Viguié)


Illustration: Pascal Renoux

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A la recherche du temps perdu (Marcel Proust)

Posted by arbrealettres sur 31 août 2018



 

madeleine

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi,
quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé.
Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques.
Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé
où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis,
attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.
Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire,
de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel.
D’où avait pu me venir cette puissante joie ?

Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature.
D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ?

Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde.
Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.
Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.

Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment,
avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter
et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif.

Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité.
Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ;
quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien.

Chercher ? pas seulement : créer.
Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

(Marcel Proust)

 

 

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Je me réveille en pleine nuit (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 29 juillet 2018




Je me réveille en pleine nuit tout soudain,
et ma pendule occupe la nuit entière.

Je ne sens pas la Nature là-dehors.
Ma chambre est une chose obscure aux murs vaguement blancs.
Là-dehors règne une paix profonde comme si rien n’ existait.
Seule la pendule poursuit son maigre bruit.
Et cette petite chose à engrenages qui se trouve sur ma table
Étouffe toute l’existence de la terre et du ciel…

Je me perds quasiment à penser ce que cela signifie,
Mais je me retourne et me sens sourire dans la nuit du coin des lèvres
Parce que la seule chose que ma pendule symbolise ou signifie
Quand elle remplit de sa petitesse la nuit énorme
C’est cette curieuse sensation même de remplir la nuit énorme
Et c’est une sensation curieuse car il n’y a que pour moi
qu’elle ne remplit pas la nuit
De sa petitesse…

(Fernando Pessoa)

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VESTIGE (Paul Auster)

Posted by arbrealettres sur 11 juillet 2018



 

papier peint chardons

VESTIGE

Je me reconstruis.
Ou, de ce peu de voix
qui ne se désagrège pas,
je te parle.

De ce qu’
un mot aurait pu vivre
sans moi,
dans la rotondité d’un oeil
qui s’ouvre et se ferme.
Et de ce que signifie être découvert.

Je me reconstruis.
Je me dépouille de ce qui reste
de ma voix.

Cette maison,
croulant sous les tiges
de chardon blanc, dans la glaise
qui éclate
dans la lumière
des bouches.

Mon à jamais,
toujours uni au tien.

(Paul Auster)

 

 

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