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Posts Tagged ‘étang’

Départ à l’aube sur le mont Shang (Wen Ting-yun)

Posted by arbrealettres sur 26 juin 2022



Illustration: Leslie Goh
    
Départ à l’aube sur le mont Shang

Départ avant l’aube : les clochettes qui tintent
Ravivent la nostalgie des voyageurs –
Gîte de chaume sous la lune : chant d’un coq
Pont de bois couvert de givre : traces de pas

Tombent les feuilles sur la route de montagne
Quelques fleurs éclairent les murs du relais
Rêvant encore au pays de Du-ling
Les oies sauvages, près de l’étang, s’attardent

(Wen Ting-yun)

 

Recueil: L’Ecriture poétique chinoise
Traduction: François Cheng
Editions: du Seuil

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Le livre de mon coeur (Fenyang Shanzhao)

Posted by arbrealettres sur 12 juin 2022



    

Le livre de mon coeur

Mes pas ont parcouru les étangs du pays,
Telle la plante aquatique ballottée sur les eaux.
Le phénix sur un arbre se perche et se repose,
La grue sur un vieux pin s’arrête et se distrait.
L’eau de la pluie imprègne et parfume les demeures,
La mousse sur les pierres fait des dessins étranges.
La nature est le don le plus faste du ciel
Et convient tout à fait à ma bêtise têtue.

(Fenyang Shanzhao)

Recueil: Poèmes Chan
Traduction: du chinois par Jacques Pimpaneau
Editions: Philippe Picquier

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DISTANCES (Franz Hellens)

Posted by arbrealettres sur 16 mai 2022



Léopold Survage  1 [1280x768]

 

DISTANCES

Nous n’avons pas déserté ce monde,
Pourtant nous sommes loin de tout,
Des arbres, de l’étang, de la mousse, des ronces,
Et des hommes si près de nous.

Le chien n’est pas plus proche de son maître
Que nous de cette humanité,
Ni le sommeil plus près du rêve
Que nous de l’éternité.

(Franz Hellens)

Illustration: Léopold Survage

 

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TOUT AU FOND D’UN ÉTANG (Franz Hellens)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2022



 

TOUT AU FOND D’UN ÉTANG

Mon enfance a vécu tout au fond d’un étang
L’oeil ouvert aux ébats des insectes,
A l’immobilité des plantes.
La tête chaude et les pieds secs
Je regardais la marche lente
Des choses qui grandissent, hors du temps.

Soir et matin n’étaient que mots liquides
Dans la ferme sécheresse de l’eau,
Mes pieds trempaient dans un abîme
Et ma tête s’ouvrait, sublime,
A la surface, tout en haut,
Pareille au nénuphar dont la fleur se décide.

(Franz Hellens)

 

 

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Il est une grenouille (Pierre Menanteau)

Posted by arbrealettres sur 15 mai 2022




Il est une grenouille
Qui file sa quenouille
Sur le bord d’un étang
Et le fil, quand il mouille,
Glisse plus finement.

Sur le bord d’un étang,
Il est une grenouille
Qui cherche, qui débrouille
Un fil d’or et d’argent.

Parfois, tout en rêvant,
Le doigt tire la houle
De l’averse et du vent
Qui vont se dévidant,

Mais vite il se reprend,
Et soutenu d’un chant
Qui sans fin se déroule,
Il coupe à la quenouille
Le fil du mauvais temps.

(Pierre Menanteau)

 

 

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Un jour, il y eut un enfant (Katherine Mansfield)

Posted by arbrealettres sur 20 avril 2022



    
Un jour, il y eut un enfant

Un jour, il y eut un enfant.
Il vint jouer dans mon jardin;
Il était tout à fait pâle et silencieux.
Seulement quand il sourit je sus tout de lui,
Je sus ce qu’il avait dans les poches,
Je connus la sensation de ses mains dans les miennes
Et les plus intimes accents de sa voix.
Je le menais vers chacun de mes sentiers secrets
Lui montrant la cachette de tous mes trésors.
Je le laissais jouer avec eux, chacun d’entre eux,
J’ai déposé mes pensées chantantes dans une petite cage d’argent
Et lui les donnais afîn qu’il les garde…
Il faisait très sombre dans le jardin
Mais jamais assez sombre pour nous. Sur la pointe des pieds
Nous marchions parmi les ombres les plus profondes;
Nous nous baignâmes dans les étangs d’ombres sous les arbres
Prétendant que nous étions sous la mer.
Une fois — près de la limite du jardin —
Nous entendîmes des pas passant le long de la route du Monde;
O combien nous fûmes effrayés!
Je murmurai: « As-tu déjà marché le long de cette route? »
Il hocha la tête et nous chassâmes les larmes de nos yeux…
Un jour, il y eut un enfant.
Il vint — tout à fait seul — pour jouer dans mon jardin;
Il était pâle et silencieux.
Quand nous nous rencontrâmes nous nous embrassâmes,
Mais quand il est parti, nous ne nous fîmes pas même un signe.

***

There was a child once

He came to play in my garden;
He was quite pale and silent.
Only when he smiled I knew everything about him,
I knew what he had in his pockets,
And I knew the feel of his hands in my hands
And the most intimate tones of his voice.
I led him down each secret path,
Showing him the hiding-place of all my treasures.
I let him play with them, every one,
I put my singing thoughts in a little silver cage
And gave them to him to keep…
It was very dark in the garden
But never dark enough for us. On tiptoe we walked
among the deepest shades;
We bathed in the shadow pools beneath the trees,
Pretending we were under the sea.
Once—near the boundary of the garden—
We heard steps passing along the World-road;
O how frightened we were!
I whispered `Haveyou ever walked along that road? »
He nodded, and we shook the tears from our eyes…
There was a child once.
He came—quite alone—to play in my garden;
He was pale and silent.
When we met we kissed each other,
But when he went away, we did not even wave

(Katherine Mansfield)

Recueil: Villa Pauline Autres Poèmes
Traduction: Philippe Blanchon
Editions: La Nerthe

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Sur l’eau de l’étang (Inconnu)

Posted by arbrealettres sur 25 mars 2022




    
Sur l’eau de l’étang,
L’herbe à la plante enlacée,
Vert tapis, s’étend.
Aucun regard ne descend
Jusqu’au fond de ma pensée.

(Inconnu)

Recueil: Poëmes de la libellule
Traduction: Judith Gautier
Editions: Beaux-Arts de Paris

 

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Jean-Daniel (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 6 mars 2022



Illustration: Marfa Indoukaeva
    
Jean-Daniel

I

Ce jour-là, quand je t’ai vue,
j’étais comme quand on regarde le soleil;
j’avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j’allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J’avais peur de te voir, j’avais peur de t’entendre,
j’avais peur du bruit de tes pieds dans l’herbe,
j’avais peur de ton rire dans les branches;
Et je me disais: «Tu es fou,
ah! si on te voyait, comme on se moquerait de toi! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c’était minuit passé,
mais je n’ai pas pu m’endormir.
Et le lendemain, en soignant mes bêtes,
je répétais ton nom, je disais: « Marianne… »
Les bêtes tournaient la tête pour entendre;
je me fâchais, je leur criais: « Ça vous regarde?
allons, tranquilles, eh! Comtesse, eh! la Rousse… »
et je les prenais par les cornes.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n’ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n’a pas pris garde à moi.

II

Les amoureux, c’est pour les filles
comme un écureuil dans un arbre;
elles s’amusent à le voir grimper:
sitôt qu’il est loin, il est oublié.
Elles ne pensent qu’à des bagues,
à des chapeaux, à des colliers;
qu’est-ce que çа leur fait qu’on souffre?
sitôt qu’on est loin, on est oublié.

C’est des miroirs à alouettes,
ça brille à distance, mais, quand on est près,
ça n’est plus rien que des morceaux de verre.
Il faut être bien fou pour leur courir après.

Ces filles, c’est comme des poupées
faites avec des ficelles et du carton;
ça a des joues en porcelaine,
ça a le ventre plein de son.

Mais on a beau dire et beau faire,
on n’y peut rien:
quand on est pris, c’est qu’on l’est bien.

III

Je lui demandé pardon dans mes pensées
de l’avoir ainsi méprisée.
Je sais qu’elle est douce et qu’elle a bon coeur.

Je sais qu’elle ne me connaît pas
et qu’il serait bien étonnant
qu’elle eût fait attention à moi
puisqu’elle ne me connaît pas.

Seulement il est dur d’être seul quand on aime.
On est comme fou, on se met en colère,
on pleure, on rit, sans savoir pourquoi.
On n’est pas juste quelquefois,
tant on a mal au coeur qui aime.

Mon coeur a mal, et moi je suis
comme un oiseau qui s’est envolé
et qui ne peut plus se poser,
et qui se sent bien fatigué
loin de son nid.

IV

Elle vit avec sa mère qui est vieille.
Elle l’aide à tenir le ménage.
Elle lave la vaisselle,
elle fait le dîner et les savonnages,
elle travaille du matin au soir:
il n’y a pas beaucoup de filles
qui font comme elle leur devoir.

Quand elle coud, ses doigts vont vite
comme au jeu de pigeon vole,
sa tête se penche sous la lampe,
sous la lampe sa tête se penche,
elle est appliquée et vaillante.

Elle laisse passer les jours
sans regret du temps qui s’en va,
ayant bien employé ses heures.
Le temps s’en va, elle demeure;
et sa vie est comme un ruisseau
qui coule d’un cours bien régulier,
sous les frênes et les noisetiers,
avec les oiseaux qui viennent y boire
et l’ombre errante vers le soir
des arbres noirs sur le ciel rose.

Et les mois et les mois viendront:
quand sera-t-elle comme elle est,
bonne et gaie, à coudre et à faire la cuisine,
dans une maison qui serait à nous,
dans une maison qui serait notre maison?

V

Car, moi, je suis pauvre et sa mère est riche.
Elle a une ferme et des champs,
elle a de l’argent
tout plein son armoire.

Elle a des chevaux, des boeufs et des vaches,
deux domestiques toute l’année,
des ouvriers quand l’ouvrage est pressant;
sa grange est pleine, ses étames de même;
et elle veut un gendre qui soit riche comme elle.

Il faudrait sans doute qu’on vienne
et qu’on lui dise: «Donnez-moi
votre fille, j’ai du bien
autant que vous;
j’ai comme vous des prés, des vaches et des bois,
alors c’est à égalité, n’est-ce pas ? »
Mais qu’on aime sa fille, elle n’y pense même pas.

Elle aura pour gendre un coureur d’auberges,
une espèce de beau parleur
qui fait briller ses écus
pour qu’on sache qu’il a de quoi…
Et je n’ai que mon amour, moi.

Seulement aussi amenez-m’en un
qui travaille davantage,
qui boude moins à l’ouvrage,
qui se lève de plus grand matin.

Je dis que des bons bras, c’est de l’argent comptant;
et je porterais des montagnes,
si on me disait: C’est pour Marianne.

VI

Quand le jour est mort, une lampe brille.
C’est la lampe, la petite lampe
que tu as à ta fenêtre,
Marianne, par les temps noirs,
pour les pauvres gens qui sont sur les routes.

On n’a plus peur; on voit de loin la lampe, on dit:
« C’est la lampe de Marianne,
elle est à coudre dans sa chambre avec sa mère »;
et on va vers la lumière,
parce qu’on sait que la porte s’ouvrira.

C’est comme une étoile, celle
qui guidait les bergers dans la nuit de Noël
et ils ont été amenés par elle
dans l’étable chaude où était la crèche
entre le boeuf et l’âne.

Là où la lampe brille, là aussi il fait chaud.
Celui qui vient pousse la porte et dit bonsoir.
On ne voit pas ses yeux sous son grand chapeau.
Sa moustache est givrée, il se fait déjà tard,
et il tient à la main un gros bâton d’épine.

Moi, je suis comme un papillon de nuit
qui tourne autour de la lumière.
Je me glisse le long des murs comme un voleur
pour te voir par la fenêtre.

Je n’ose pas entrer; je n’ose pas heurter;
je regarde de loin
le linge que tu tiens.
Je reste ainsi longtemps sans bouger de mon coin,
les yeux tendus vers toi,
mais c’est mon coeur qui va pour moi.

Il va vers toi, il se tient bien tranquille;
il est dans l’ombre de tes rideaux
il est dans l’aiguille qui brille,
il est dans le fil que tu casses
de temps en temps entre tes dents.

A quoi songes-tu? Sais-tu que je suis là?
Quand je te vois rêver, je pense que c’est à moi;
je ris ensuite de ma sottise.
Mais j’attends quand même
et sans savoir quoi,
jusqu’à ce que ta lampe s’éteigne.

VII

Le dimanche matin, elle va à l’église.
Le clocher a l’air d’un peu se pencher
pour mieux voir les fleurs dans les prés
comme ferait une petite fille
qui cueille un bouquet en chantant;
et la cloche dans le clocher
sonne d’abord un long moment.

Les femmes passent deux par deux;
elles sont en noir par respect pour le bon Dieu,
elles ont leur psautier dans la main.

Les hommes attendent qu’elles soient entrées
devant le porche en causant du beau temps,
du prix du bétail, des travaux des champs;
et il y a tant d’oiseaux dans les haies
que les branches se balancent
comme quand il fait du vent.

Alors, elle aussi, elle vient, elle a des gants blancs,
une robe bleue, un chapeau de paille;
elle traverse la place,
elle entre, je ne la vois plus.

La cloche se tait, le sonneur descend,
ses gros souliers dans l’escalier
font un bruit comme quand on bat en grange;
les gens dans l’église attendent en silence;
le pasteur, avec sa robe noire,
son chapeau de soie et son rabat blanc,
approche d’un air grave dans l’ombre des arbres.
Et je me sens si seul que je voudrais pleurer…

Je serais sur le banc, assis à côté d’elle;
quand elle chanterait, j’écouterais sa voix
et elle pencherait la tête pour prier.

VIII

Comme tu es jolie sur le petit sentier,
où tu vas, portant ton panier
avec le pain et le café
pour les quatre-heures.
L’ombre des cerisiers glisse sur tes épaules,
il fait chaud, les gens se reposent,
assis dans l’herbe, tout en causant,
et, te voyant venir, ils disent:

« Voilà Marianne avec son panier. »
Ils sont contents, parce qu’ils ont faim,
ayant travaillé qu’ils n’en peuvent plus
et le foin qui sèche sent fort au soleil.

Ils te disent: «Vous avez fait
la paresseuse! »
Tu dis: « Mais non, il n’est pas quatre heures. »
Un des ouvriers regarde à sa montre,
il dit: « Que si! il est quatre heures et cinq! »
Et tout le monde
éclate de rire sans savoir pourquoi.

C’est peut-être que le café
est meilleur quand tu le verses.
Tu fais plaisir à regarder
avec ton gros jupon d’indienne;
tu fais plaisir avec cette façon que tu as
de sourire en tendant la miche
et d’avoir soin qu’on soit toujours servi.

IX

Elle est venue un soir pour la première fois.
Il faisait nuit, elle est venue sans bruit.
Je regardais partout, je ne voyais personne
et j’entendais mon coeur battre dans le silence.
Mais, quand je l’ai vue, j’ai eu presque peur
et j’aurais voulu me sauver.

Elle venait entre les saules,
elle allait lentement, est-ce qu’elle avait peur aussi ?
Ou bien est-ce que c’était de l’ombre ?

Je suis allé vers elle, je lui ai dit bonjour.
« Alors, comme ça, ça va bien? »
« Oui, merci. » Nous n’avons plus su que dire.
Il y avait un arbre, l’étang était tout près,
le vent a passé dans les roseaux
et j’ai senti sa main trembler.
« Écoute, est-ce qu’on fait un petit tour? »
« On nous verrait, non, j’aime mieux… »
« On pourrait s’asseoir. » « Ce n’est pas la peine. »
J’ai voulu parler, mais je n’ai pas pu
et elle était déjà partie.

X

Elle m’a dit: «J’ai bien senti
tout de suite
que tu serais mon bon ami
N’est-ce pas? la première fois
qu’on se voit,
on ne s’aime pas,
pour bien dire, encore,
mais çа vient tout tranquillement
avec le temps.
Parce que, tu sais, ma mère est bien bonne
et je l’aime bien aussi,
mais ce n’est pas tout dans la vie.
On peut travailler du matin au soir
et être bien sage, çа n’empêche pas
qu’on pense parfois à des choses.

On se dit: «Il y en a qui ont des enfants,
il y en a qui se sont fait
des trousseaux d’une beauté
qu’on ne peut pas s’imaginer,
et on rêve à se marier
quand même. »

Elle m’a dit: «Je t’aime tellement
qu’il me faudrait bien venir à cent ans
pour t’aimer jusqu’au bout
et que je ne sais pas si j’y arriverais. »
Elle m’a dit: «Et toi, est-ce que tu m’aimes autant? »
« Ah! lui ai-je dit, qu’est-ce que tu penses? »
Et je lui ai serré la main
tellement fort qu’elle a crié.

XI

J’ai été au soleil et je pensais à toi.
Tu es toujours avec moi,
comme avant, mais avec un sourire,
à présent que je sais que, moi aussi, je vais
à tes côtés dans ta pensée.

Des oiseaux tombaient des branches,
l’herbe était fleurie, les foins mûrissaient;
j’avais ma faux, j’ai fauché,
ma faux allait toute seule.

Je suis revenu chercher la charrette,
j’ai chargé mon herbe; la roue grinçait
comme quand tu chantes pour le plaisir
ou pour te tenir compagnie.

Et puis le soir venu, j’ai pensé : « Que fait-elle? »
Je m’étais assis sur un banc,
j’avais mis mes mains dans mes poches;
je fumais ma pipe, je te voyais venir;
et tu étais dans la fumée
comme un de ces anges avec des ailes bleues
qui sont dans les livres.

XII

Je ne sais pas pourquoi
d’autres fois je suis triste
et je n’ai de coeur à rien faire.
Il faudrait faucher, il faudrait semer,
mais je dis: «Tant pis!» qu’il pleuve ou qu’il grêle,
ça m’est bien égal.
C’est ainsi quelquefois sans raison,
à cause d’une manière qu’elle a eue de me parler,
à cause d’un air qu’elle a eu de me regarder,
à cause de son rire,
à cause de sa voix qui était changée et de ses yeux
qui se sont baissés devant les miens,
comme si elle me cachait quelque chose.

Et pourtant je suis heureux quand même.
Je l’accuse à tort parce que je l’aime.
C’est pour me faire mal, et puis je me repens.
J’ai honte de moi, je me dis: «Tout va bien»;
et le bonheur me revient
comme quand la lune sort
de derrière un gros nuage.

XIII

Si ta mère savait pourtant que nous nous aimons,
et que le soir je viens t’accompagner
jusque tout près de la maison,
si elle savait que nous nous fréquentons
et que, cette fois, c’est pour de bon,
que dirait-elle ?

Elle qui a un front ridé,
des mains noires toutes tremblantes,
elle qui ne se souvient plus
de sa jeunesse;
elle qui a oublié le temps où elle allait danser,
et qui ne sait plus ce que c’est
tout le bonheur qu’on a d’aimer,
ta mère, qu’est-ce qu’elle penserait?

Nous ne parlons pas de ces choses
pour ne pas gâter notre bonheur;
nous nous regardons seulement
pour nous redonner du courage.
Car nous ne faisons rien de mal,
n’est-ce pas? il est naturel
d’être amoureux comme nous sommes;
ils ont tous été comme nous.
Et je dis: «Vois-tu, il faudra s’aimer d’autant plus,
d’autant plus fort, d’autant plus doux;
alors peut-être que ta mère aura pitié,
et elle nous laissera nous aimer. »

XIV

Marianne a pleuré, il faisait du soleil,
la cuisine était rose.
Ses larmes coulaient sur ses joues.
Elle a pris son mouchoir, elle a pleuré dedans,
elle s’est assise, n’ayant plus de force.

«Est-ce que c’est vrai que tu l’aimes tant? »
Marianne n’a rien répondu.
«J’aurais voulu pour toi quelqu’un d’autre. »

Marianne a secoué la tête.
«J’ai la raison que tu n’as pas,
j’ai connu la vie, je suis vieille.
Il n’y a pas que l’amour,
l’amour est beau, mais l’amour passe,
tandis que l’argent, ça dure une vie
et qu’on en laisse à ses enfants.»

Marianne a pleuré si fort
qu’on l’entendait depuis dehors.

« Mais maintenant que je t’ai dit ce que je pensais,
je ne voudrais pas te faire de la peine.
Prends ton amoureux si tu l’aimes… »

Marianne a levé la tête
et elle a cessé de pleurer.
« Je crois que c’est un bon garçon,
il aura soin de la maison,
il ne boit pas, il est sérieux,
eh bien, puisque tu le veux,
mariez-vous et soyez heureux. »

Elle a embrassé sa mère sur le front,
elle l’a prise par le cou:
«Tu permettras que je te l’amène?…
Tu verras que j’avais raison. »

XV

Le jour de notre noce, j’y pense tout le temps,
il fera un soleil comme on n’a jamais vu;
il fera bon aller en char
à cause du vent frais qui vous souffle au visage,
quand la bonne jument va trottant sur la route
et qu’on claque du fouet pour qu’elle aille plus fort.
On lui donnera de l’avoine,
en veux-tu, en voilà;
on l’étrillera bien qu’elle ait l’air d’un cheval
comme ceux de la ville;
et trotte! et tu auras ton voile qui s’envole,

et tu souriras au travers
parce qu’il aura l’air
de faire signe aux arbres
comme quand on agite un mouchoir au départ.

On se regardera, on dira: « On s’en va,
on commence le grand voyage;
heureusement qu’il n’y a pas
des océans à traverser. »
Et quand nous serons arrivés,
la cloche sonnera, la porte s’ouvrira,
l’orgue se mettra à jouer;
tu diras oui, je dirai oui;
et nos voix trembleront un peu
et hésiteront à cause du monde
et parce qu’on n’aime à se dire ces choses
que tout doucement à l’oreille.

XVI

Notre maison est blanche, elle est sous les noyers,
ta mère tricote près de la fenêtre;
iI fait chaud, on va moissonner,
mais, comme les foins sont rentrés,
on a un moment pour se reposer.

Tu mets les verres sur la table pour le dîner.
Du rucher, je te vois passer dans la cuisine,
et ta chanson me vient parmi
le bourdonnement des abeilles.

Ta mère s’est levée, elle a mis son tricot
et ses aiguilles dans la corbeille;
elle a l’air heureux de vivre avec nous,
nous sommes heureux de vivre avec elle.

Ne sommes-nous pas heureux de nous aimer,
d’être ensemble, de travailler,
de voir mûrir les foins, les moissons se dorer,
et, plus tard, vers l’automne,
les arbres plus lourds du poids de leurs fruits
jusqu’à terre se pencher?

Tu vas dans la maison, faisant un petit bruit,
et, du matin au soir, c’est toi qui veilles à tout;
pendant que, moi, je vais faucher
et que les chars rentrent grinçants,
hauts et carrés,
comme des petites maisons roulantes.

VII

Un jour je te verrai venir un peu plus lasse
et lourde d’un fardeau que tu n’as pas connu,
tandis que s’épaissit ta taille,
marchant dans le jardin où les roses fleurissent
et je t’aimerai encore un peu plus.

Je songe que tu portes deux vies
et qu’il me faut donc t’aimer doublement
pour toi-même et puis pour celui
qui va naître de tes souffrances.

Je sens que j’ai grandi vers de nouveaux aspects
d’où le monde paraît avec des tristesses,
mais missi avec des joies accrues en nombre;

et, quand je sens ta main s’appuyer sur mon bras,
et l’ombre de ton front se poser sur ma joue,
il me semble avancer sûrement avec toi
vers la réalisation d’une promesse.

XVIII

L’enfant que nous aurons ne nous quittera pas.
Il grandira dans la campagne.
Il sera paysan comme nous.
Il portera la blouse comme son père a fait,
et, comme son père, il traira les vaches;
il fera les moissons, il fera les regains,
il fauchera les foins;
il étendra peu à peu son domaine;
et, lorsque nous serons trop vieux,
quand l’heure du repos sera pour nous venue,
il nous remplacera, maître de la maison.

Il aimera comme nous avons aimé;
les jeux de nos petits-enfants
entoureront notre vieillesse.

Ce sera une après-midi de beau temps;
je serai assis au soleil,
j’aurai joint les mains sur ma canne,
il fera clair sur la campagne;
et toi, utile encore avec tes vieilles mains,
tu iras et viendras, tout près, dans le jardin,
nous acheminant ainsi ensemble
vers l’autre repos, qui est sans fin.

Nos derniers jours seront paisibles,
nous aurons fait ce que nous devions faire;
il y a une tranquillité qui vient,
une grande paix descend sur la terre.

Nous nous parlerons du passé:
te souviens-tu du jour où tu avais pleuré,
te souviens-tu du jour de nos noces?
on avait sonné les deux cloches
qu’on voyait bouger en haut du clocher.

Te souviens-tu du temps des cerises
et on se faisait avec des boucles d’oreilles,
et du vieux prunier qu’on secouait
pour en faire tomber les prunes?

Le cadet des garçons arrive alors et dit:
«Grand’mère, la poule chante,
elle a fait l’oeuf. »
«Va voir dans la paille, mon ami.»
Et nous sourions de le voir qui court
tant qu’il peut, à travers la cour,
sur ses grosses jambes trop courtes.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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Crépuscule (Charles-Ferdinand Ramuz)

Posted by arbrealettres sur 4 mars 2022




    
Crépuscule

Les ouvriers des champs rentrent de
faucher, il fait frais, les murs sont tièdes, les
poules viennent de se coucher.

Le jour lutte dans les arbres
avec la nuit;
un bruit d’ailes, un bruit de voix:
le ciel est rose à l’occident.

La nuit est presque déjà là,
mais la lune s’est levée;
les arbres s’agitent, l’étang est ridé,
la forêt est toute noire
comme une chaîne de montagnes.

Et les chauves-souris commencent à
tourner autour de la maison
comme des objets mécaniques
faits avec du vieux cuir et des ressorts d’acier.

(Charles-Ferdinand Ramuz)

Recueil: Le Petit Village
Traduction:
Editions: Héros-Limite

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PASSE-TEMPS (Mario Benedetti)

Posted by arbrealettres sur 24 janvier 2022



Illustration: Patrick von Kalckreuth
Poem in French, English, Spanish, Dutch and in Arabic, Armenian, Bangla, Catalan, Chinese, Farsi, German, Greek, Hebrew, Hindi, Icelandic, Indonesian, Irish (Gaelic), Italian, Japanese, Kiswahili, Kurdish, Macedonian, Malay, Polish, Portuguese, Romanian, Russian, Serbian, Sicilian, Tamil, Turkish
    
Painting by Patrick von Kalckreuth, Germany 1892-1970

Poem of the Week Ithaca 710, “PASTIME”,
Mario Benedetti, Uruguay (1920 – 2009)

from “Antología poética”, Alianza Editorial, Madrid

– All translations are made in collaboration with Germain Droogenbroodt –

PASSE-TEMPS

Dans notre enfance
les personnes âgées avaient trente ans
une flaque était un océan
la mort simple et douce
n’existait pas

plus tard, jeunes gens
les hommes étaient vieux à quarante ans
un étang était un océan
la mort n’était
qu’un mot

et quand nous nous mariions
les vieux avaient cinquante ans
un lac était un océan
et la mort était la mort
des autres

à présent, instruits par l’expérience
la vérité pèse de tout son poids
l’océan est enfin l’océan
mais la mort commence
à devenir la nôtre.

(Mario Benedetti)

, Uruguay (1920 – 2009)
Traduction Germain Droogenbroodt – Elisabeth Gerlache

***

PASTIME

When we were kids,
the old men were about thirty,
a puddle was an ocean
death flat and even —
didn’t exist.

Then when we were teens,
old men were people in their forties,
a pond was an ocean —
death only
a word

By the time we got married,
the old people were in their fifties,
a lake was an ocean
— death was the death
of the others.

Now veterans,
we’ve caught up with the truth,
the ocean is at last the ocean—
but death starts
to be ours.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Translation Germain Droogenbroodt – Stanley Barkan

***

PASATIEMPO

Cuando éramos niños
los viejos tenían como treinta
un charco era un océano
la muerte lisa y llana
no existía

luego cuando muchachos
los viejos eran gente de cuarenta
un estanque era océano
la muerte solamente
una palabra

ya cuando nos casamos
los ancianos estaban en cincuenta
un lago era un océano
la muerte era la muerte
de los otros

ahora veteranos
ya le dimos alcance a la verdad
el océano es por fin el océano
pero la muere empieza a ser
la nuestra.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)

***

TIJDVERDRIJF

In onze kindertijd
waren oude mensen dertig jaar oud
een plas was een oceaan
de dood effen en vlak
bestond niet

later, als jongeren,
vonden wij mensen op hun veertigste oud
een vijver was een oceaan
de dood slechts
een woord

en toen we huwden
waren ouderlingen zo’n vijftig jaar oud
een meer was een oceaan
en de dood was de dood
van de anderen

nu, door de ervaring geleerd
kreeg de waarheid haar gewicht
de oceaan is uiteindelijk de oceaan
maar de dood begint
onze dood te worden

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Vertaling Germain Droogenbroodt

***

هواية

عندما كنا أطفالا
كان الرجال الكبار في الثلاثينيات
كانت البركة تبدو كمسطحا لمحيط الموت
ولم يكن هو..

عندما كنا أطفالا
كان الرجال الكبار أناس في الأربعينيات
كانت البركة التي تبدو كمحيط الموت مجرد كلمة فقط

عندما تزوجنا
كان الرجال الكبار في الخمسينيات من أعمارهم
كانت البحيرة التي تبدو كموت المحيط هي موت الآخرين
عندما شخنا

استيقظنا على الحقيقة
المحيط هو المحيط ولكن الموت بدأ يحيط بنا

ماريو بينيديتي، الاورغواي (1920-2009)
ترجمة للعربية: عبد القادر كشيدة
Translated into Arab by Mesaoud Abdelkader

***

চিত্তবিনোদন

যখন আমরা ছিলাম শিশু
বয়স্করা ছিল প্রায় ত্রিশ বয়্স্ক
একটু ডোবা ছিল একটি মহাসাগর
মৃত্যুর সমতল এবং ছিল না
এর অস্তিত্ব

তখন যখন আমরা ছিলাম শিশু
বয়স্করা ছিল চল্লিশ বয়স্ক
একটি পুকুর ছিল একটি মহাসাগর
মৃত্যু শুধুমাত্র
একটি শব্দ

সময়ের কালে যখন আমরা বিবাহিত
বয়স্ক তখন পঞ্চাশ বয়স্ক
একটি হ্রদ ছিল একটি মহাসাগর
মৃত্যু ছিল মৃত্যু
অন্যদের

এখন প্রবীণ
ধরতে পেরেছি সত্য কে
মহাসাগর অবশেষে হয়েছে মহাসাগর
কিন্তু মৃত্যু আরম্ভ করেছে
আমাদের হওয়ার জন্য

মারিও বেনেদেত্তি, উরুগুয়ে (১৯২০-২০০৯)
অনুবাদ জার্মেইন ড্রুজেনব্রুডট
Bangla Translation: Tabassum Tahmina Shagufta Hussein

***

PASSATEMPS

Quan érem nens
els vells tenien uns trenta
un toll era un oceà
la mort senzillament
no existia

després quan nois
els vells eren gent de quaranta
un estany era oceà
la mort només
una paraula

ja quan ens casem
els ancians fregaven els cinquanta
un llac era un oceà
la mort era la mort
dels altres

ara veterans
ja hem donat abast a la veritat
l’oceà és finalment l’oceà
però la mort comença a ser
la nostra.

MARIO BENEDETTI, Uruguai (1920 – 2009)
Traducció al català: Natalia Fernández Díaz-Cabal

***

消 遣

我们还是小孩子时
这些老人大约三十岁
水坑就是海洋
死亡是平坦的
甚至不存在

然后当我们年轻时
这些老人是四十多岁的人
池塘就是海洋
死亡只是
一个词

到我们结婚时
这些老人五十多岁了
湖泊就是海洋
死亡是其他人
的死亡

现在经验丰富
我们已经洞悉真相
海洋最终才是海洋
但死亡正开始成为
我们的死亡。

原作:乌拉圭 马里奥·贝内代蒂(1920-2009)
英译:比利时 杰曼·卓根布鲁特
汉译:中 国 周道模 2021-12-12
Translated into Chinese by Willam Zhou

***

بازیگوشی

وقتی ما کودک بودیم
مرد پیر سی‌ساله بود
یک‌‌ گودال یک اقیانوس بود
چون مرده تخت
و حتی وجود نداشت
سپس وقتی ما کودک بودیم
مرد پیر در چهل سالگی‌ش بود
یک برکه اقیانوسی بود
مرگ تنها
یک کلمه بود
وقتی ما ازدواج کردیم
مرد پیر پنجاه ساله بود
و برکه اقیانوسی بود
مرگ فقط
مرگ دیگران بود
حالا کهنه‌کاریم
به حقیقت رسیده‌ایم
فقط یک قیانوس اقیانوس است
و مرگ شروع کرده
که از آن ما نیز باشد.

ماریو بندتی، اروگوئه، (۲۰۰۹-۱۹۲۰)
ترجمه: سپیده زمانی
Translated into Farsi by Sepedih Zamani

***

ZEITVERTREIB

Als wir Kinder waren
waren alte Männer etwa dreißig Jahre alt
eine Pfütze war ein Ozean
der Tod schlicht und einfach
existierte nicht

später, als Knaben
waren alte Männer Leute von etwa vierzig
ein Teich war ein Ozean
der Tod nur
ein Wort

dann, als wir heirateten
waren die Alten in ihren Fünfzigern
ein See war ein Ozean
der Tod war der Tod
der anderen

jetzt als Ergraute
haben wir die Wahrheit erreicht
der Ozean ist endlich der Ozean
aber der Tod beginnt
der unsere zu sein.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Übersetzung Germain Droogenbroodt – Wolfgang Klinck

***

ΧΡΟΝΟΥ ΠΕΡΑΣΜΑ

Σαν είμασταν παιδιά
οι τριαντάρηδες ήταν μεγάλοι
απ’ τη βροχή μιά λιμνούλα ωκεανός
ο θάνατος ίσια γραμμή ανύπαρκτη

σαν παντρευτήκαμε
οι πενηντάρηδες ήταν μεγάλοι
μια λίμνη ο ωκεανός
κι θάνατος για τους άλλους.

Τώρα συνταξιούχοι πια
μας έφτασε η αλήθεια
ο ωκεανός είναι ωκεανός
κι ο θάνατος δικός μας

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Μετάφραση Μανώλη Αλυγιζάκη
Translated into Greek by Manolis Aligizakis

***

תחביב / מריו בנדטי
MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)

כְּשֶׁהָיִינוּ יְלָדִים
זְקֵנִים הָיוּ בִּסְבִיבוֹת גִּיל שְׁלוֹשִׁים
שְׁלוּלִית הָיְתָה אוֹקְיָנוֹס
מָוֶת שָׁטוּח וְאָחִיד
לֹא הָיָה קַיָּם

כְּשֶׁהָיִינוּ יְלָדִים גְּדוֹלִים יוֹתֵר
הַזְּקֵנִים הָיוּ בְּנֵי אַרְבָּעִים
בְּרֵכָה הָיְתָה אוֹקְיָנוֹס
וּמָוֶת רַק
מִלָּה

כְּשֶׁהִתְחַתַּנּוּ
הַזְּקֵנִים הָיוּ בִּשְׁנוֹת הַחֲמִשִּׁים לְחַיֵּיהֶם
אֲגַם הָיָה אוֹקְיָנוֹס
מָוֶת הָיָה הַמָּוֶת
שֶׁל אֲחֵרִים

עַכְשָׁו, וָתִיקִים,
כְּבָר תָּפַסְנוּ אֶת הָאֱמֶת
אוֹקְיָנוֹס הוּא סוֹף סוֹף אוֹקְיָנוֹס
אֲבָל הַמָּוֶת מַתְחִיל לִהְיוֹת
שֶׁלָּנוּ.

תרגם מספרדית לאנגלית: ג’רמיין דרוגנברודט
תרגום מאנגלית לעברית: דורית ויסמן
הציור של

תרגום מאנגלית לעברית: דורית ויסמן
Translated into Hebrew by Dorit Weisman

***

विनोद

जब हम बच्चे थे
बुज़ुर्गों की उम्र क़रीब तीस थी
एक पोखर एक सागर था
मौत और यहां तक कि
अस्तित्व में नहीं था

तब जब हम बच्चे थे
बूढ़े लोग अपने चालीसवें वर्ष में थे
एक तालाब एक सागर था
केवल मृत्यु
एक शब्द

जब तक हमारी शादी हुई
बूढ़े लोग अपने अर्धशतक में थे
एक झील एक सागर था
मौत मौत थी
दूसरों के

अब वयोवृद्ध
हमने सच्चाई को पकड़ लिया है
सागर अंत में महासागर है
लेकिन मौत शुरू हो रही है
हमारा होना।

मारियो बेनेडेटी, उरुग्वे (1920 – 2009)
Hindi translation by Jyotirmaya Thakur.

***

DÆGRASTYTTING

Þegar við vorum börn
voru gömlu karlarnir um þrítugt
drullupollur var úthaf
dauðinn óspennandi og jafnvel
ekki til

svo þegar við urðum unglingar
voru gömlu karlarnir um fertugt
tjörn var úthaf
dauðinn aðeins
orð

þegar við giftum okkur
var gamla fólkið um fimmtugt
stöðuvatn var úthaf
dauðinn var dauði
annarra

nú erum við reynslunni ríkari
og höfum nálgast sannleikann
úthafið er loks orðið útaf
en dauðinn er farinn
að verða okkar dauði

MARIO BENEDETTI, Úrúgvæ (1920 – 2009)
Þór Stefánsson þýddi samkvæmt enskri þýðingu Germains Droogenbroodt
Translated into Icelandic by Thor Stefansson

***

TERHIBUR

Kala kita kanak-kanak,
orang tua itu berusia sekitar tiga puluh
genangan air adalah lautan
kematian yang masih jauh bahkan—
tidak ada.

Lalu ketika kita remaja,
orang tua itu berusia empat puluhan
kolam adalah samudra—
kematian hanya
sebuah kata

Menjelang kami menikah,
orang tua itu berusia lima puluhan,
danau adalah lautan—
kematian adalah kematian
bagi yang lainnya.

Sekarang menjadi kawakan,
kita terjebak dengan kebenaran,
lautan adalah lautan akhir—
tetapi kematian mulai
untuk menjadi milik kita.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Translated into Indonesian by Lily Siti Multatuliana

***

CAITHEAMH AIMSIRE

Nuair a bhíomar an-óg
b’aois chríonna tríocha
b’ionann lintreog is aigéan
ní raibh caint ar bith
ar an mbás

nuair a bhíomar inár ngasúir
b’aois chríonna ceathracha
b’ionann aigéan is lochán
ní raibh sa bhás
ach ráfla

nuair a tháinig muid in inmhe
ba chríonna an aois caoga
b’ionann loch is aigéan
daoine eile
a d’fhulaing an bás

anois is muid inár seanóirí
aghaidh ar aghaidh leis an bhfírinne
is ionann aigéan is aigéan
is linne
an bás.

MARIO BENEDETTI, Uragua (1920 – 2009)
Aistriúchán le Rua Breathnach
Translated into Irish (Gaelic) by Rua Breathnach

***

PASSATO

Quando eravamo bambini
gli uomini a trent’anni erano vecchi
una pozzanghera era un oceano
la morte qualcosa di opaco o addiritura
inesistente

Quando poi siamo diventati ragazzi
gli uomini erano vecchi a quarant’anni
uno stagno era un oceano
la morte solamente
una parola

Quando è giunto il momento di sposarci
gli uomini erano vecchi a cinquant’anni
un lago era un oceano
la morte era la morte
degli altri

Ora da veterani
abbiamo raggiunto la verità
l’oceano è finalmente un oceano
ma la morte incomincia a essere
la nostra.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Traduzione di Germain Droogenbroodt – Luca Benassi

***

慰みごと

子どもの頃
30才くらいの人が老人に見えた
水たまりが海であった
死は平らで存在すらしなかった

それから私たちは思春期になり
40代の人が老人であった
池が海であった
死はただの言葉だけ
結婚した頃には
50代が老人であった
湖が海に見えた
死は他人のことであった

そして今や老練の身となり
やっと真実に追いついた
海がついに海となった
しかし死ははじめて自分のものとなろうとする
マリオ・ベネデッティ(ウルグアイ,1920-2009 )
Translated into Japanese by Manabu Kitawaki

***

BURUDANI

Tulipokua watoto,
wazee walikua wa miaka thelathini,
bwawa lilikua bahari,
kifo kilikua tambarare na
hata kamwe, hakikuweko

halafu tena tulipokua watoto,
wazee walikua watu wa umri wa miaka arobaini,
bwawa lilikuwa bahari,
hadi kifo kilikuwa neno tu

ulipofika wakati wa kufunga ndoa,
waliozeeka walikua na umri wa miaka hamsini,
ziwa lilikua bahari
na kifo kilikua kinacho athiri wengine.

sasa sisi wakongwe,
tunajua ukweli wa mambo,
bahari kweli ni bahari,
lakini kifo chenyewe kinaanza kuwa chetu.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Mtafsiri Bob Mwangi Kihara
Translated into Kiswahili by Bob Mwangi Kihara

***

DEMBORÎN

Dema em zaro bûn
hema hemî mêr sî salî bûn
avpengek okyanek bû
mirin weha bi sanahî û sadeyî
tune bû

paşê wek kurik
kalemêr hema çêlsalî bûn
bêrmek okyanek bû
mirin her
peyvek bû

paşê me jin anîn
kalemêr pêncî salî bûn
golek okyanek bû
mirin mirina
yên din bû

niha porgewr e
em gihîştin rastiyê
okyan her okyan e
lê mirin destpêdike
bibe ya me.

MARIO BENEDETTI, 1920 – 2009, Uruguay
Translation into Kurdish by Hussein Habasch

***

МИНАТОВРЕМЕ

Кога бевме деца
старите луѓе беа на околу триесет години
вирот беше океан
смртта – обична и дури
не ни постоеше

подоцна кога бевме деца
старите луѓе беа во своите четириесетти
мочуриштето беше океан
смртта – само
збор

кога дојде време да се венчаме
старите луѓе беа во своите педесетти
езерото беше океан
смртта беше смрт
на другите

сега кога сме ветерани
се фативме во костец со вистината
океанот конечно е океан
но смртта почнува
да биде наша.

MАРИО БЕНЕДЕТИ, Уругвај (1920 – 2009)
MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Превод на македонски: Даниела Андоновска-Трајковска
Translation into Macedonian: Daniela Andonovska Trajkovska

***

KEGIATAN MASA LAPANG

Semasa kita kanak-kanak
lelaki tua adalah sekitar tiga puluh
lopak ialah lautan
kematian merata dan sekata
tidak wujud

kemudiannya semasa kita kanak-kanak
lelaki tua ialah mereka yang dalam empat puluhan
kolam ialah lautan
kematian hanya
sebuah perkataan

pada masa kita berkahwin
orang tua adalah dalam lima puluhan
tasik ialah lautan
kematian ialah kematian
orang lain

kini veteran
kita dihadapi kebenaran
lautan akhirnya ialah lautan
tetapi kematian telah bermula
menjadi milik kita.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Terjemahan Germain Droogenbroodt
Malayan translation by Dr. Irwan Abu Bakar

***

PASJA

Kiedy byliśmy mali
ci starzy mieli lat ze trzydzieści
kałuża była oceanem
śmierć, tak naocznie i jasno
nie istniała

potem, gdy byliśmy wyrostkami
starzy byli czterdziestolatkowie
oceanem był staw
zaś śmierć
tylko słowem

gdyśmy się już pożenili
staruszkowie przekroczyli pięćdziesiątkę
oceanem było jezioro
śmierć była śmiercią
innych

dzis już my stare wygi
dotarliśmy do prawdy
ocean jest w końcu oceanem
lecz śmierć staje się pomału
nasza

MARIO BENEDETTI, Urugwaj (1920 – 2009)
Przekład na polski: Mirosław Grudzień – Anna Maria Stępień
Translated to Polish: Mirosław Grudzień – Anna Maria Stępień

***

A PASSAGEM DO TEMPO

Quando éramos crianças
os velhos iam nos trinta
um charco era um oceano
a morte pura e simples
não existia

mais tarde quando jovens
os velhos eram gente nos quarenta
um tanque era o oceano
a morte somente
uma palavra
quando nos casámos
os velhos iam nos cinquenta
um lago era um oceano
a morte era a morte
dos outros

agora mais velhos
alcançamos a verdade
o oceano é finalmente o oceano
mas a morte começa a ser
a nossa.

MARIO BENEDETTI, Uruguai (1920 – 2009)
de “Antología poética”, Alianza Editorial, Madrid
Tradução portuguesa: Maria do Sameiro Barroso

***

PETRECERE DE TIMP

Pe când eram copii
bătrâni erau cei de treizeci de ani
băltoaca ne părea un ocean
iar moartea, pură, simplă,
nu exista

mai târziu, băiețandri fiind,
vedeam bătrâni la patruzeci de ani
luam iazul drept ocean
iar moartea era doar
o vorbă

apoi, când ne-am căsătorit
bătrâni erau cei de cincizeci de ani
un lac ne ținea loc de ocean
moartea tot moarte era, însă
a altora

cărunți de pe acum
cu înțelepciune adunată
știm că oceanul e ocean
dar moartea e pe cale să devină
a noastră.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Traducere: Gabriela Căluțiu Sonnenberg
Translated into Romanian by Gabriela Căluțiu Sonnenberg

***

ВРЕМЯ

Когда мы были маленькими,
старым людям было по тридцать
лужа была океаном
смерть
не существовала.

Когда мы были юными,
старым людям было по сорок
пруд был океаном
смерть едва ли
словом.

Когда мы женились,
старым людям было по пятьдесят
озеро было океаном
смерть – смертью
других людей.

сейчас, по прошествии лет,
все встало на свои места
океан наконец океан
а смерть становится
нашей смертью.

МАРИО БЕНЕДЕТТИ, Уругвай (1920 – 2009)
Перевод на русский язык Дарьи Мишуевой
Translated into Russian by Daria Mishueva

***

PROLAZ VREMENA

Kad smo bili mali
starci su bili oko trideset godina stari,
lokva je bila more
a smrt jednostavno nije postojala.

A onda kad smo malo porasli,
starci su bili ljudi u njihovim četrdesetim
bara je bila more
a smrt samo reč.

Kad smo stupali u brak,
starci su bili u svojim pedesetim,
jezero je bilo more
a smrt je bila samo smrt drugih.

Sada, kao stariji ljudi
otkrili smo istinu.
Najzad, more je more
a smrt počinje da bude naša.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Translated into Serbian by S. Piksiades

***

PASSATEMPU

Quannu eramu picciriddi
li vecchi avianu na trintina d’anni
un margiu era un oceanu
la morti liscia e chiana
non esisteva

Ancora quannu eramu picciriddi
li vecchi eranu quarantini
un stagnu era un oceanu
la morti era sulu
na palora

Poi quannu nni maritammu
li vecchi eranu cinquantini
un lagu era un oceanu
la morti era la morti
di l’autri

Ora ca semu veterani
la virità si palisau
l’oceanu è a l’urtimata l’oceanu
ma la morti cumincia a essiri
la nostra.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Traduzioni in sicilianu di Gaetano Cipolla

***

பொழுது போக்கு

நாங்கள் குழந்தைகளாக இருக்கும்பொழுது
வயதானவர்களுக்கு வயது முப்பது
கடல் ஒரு சிறு குளத்தைப்போல
இறப்பு படுத்தது
இருக்கவே இல்லை
நாங்கள் குழந்தைகளாக இருக்கும்பொழுது
வயதானவர்களுக்கு வயது முப்பது
கடல் ஒரு சிறு குளத்தைப்போல
இறப்பு படுத்தது
இருக்கவே இல்லை
எங்களுக்குத் திருமணம் ஆனபொழுது
வயதானவர்கள் ஐம்பதில் இருந்தனர்
கடல் ஏரியாக இருந்தது
இறப்பு இறப்பாக
மற்றவர்களது இறப்பாக இருந்தது.
இப்பொழுது
நீண்ட அனுபவம் பெற்றவர்கள்
உண்மையை உணர்ந்து விட்டோம்
கடல் கடைசியில் கடலே
ஆனால் இறப்பு
எங்களுடையதாகத்
துவங்குகிறது!
ஆக்கம்

மேரியோ பெண்டெட்டி உருகுவே (1920- 2009)
ஆங்கில மொழியாக்கம்
ஜெர்மெய்ன் ட்ரூகன்ப்ரூட்ட்.
Translated into Tamil by DR. N V Subbaraman

***

OYUN

Biz çocukken,
otuzundaydı babalarımız,
küçük bir su birikintisi sanki bir okyanustu
bilmezdik ölümü, hatta –
ölüm denen şey yoktu.

Sonra biz ergenken,
kırklarındaydı babalarımız,
bir havuz sanki bir okyanustu –
ölümse yalnızca
bir sözcüktü.

Evlendiğimizde,
ellilerindeydi babalarımız,
bir göl sanki bir okyanustu –
ölümse başkalarının
ölümüydü.

Şimdi yaşımız ilerlediğinde,
ayaklarımız suya erer,
artık okyanus okyanustur –
ölümse bize yakındır.

MARIO BENEDETTI, Uruguay (1920 – 2009)
Türkçeye Çeviren: Sinan AYDIN

Recueil: ITHACA 710
Editions: POINT
Site: http://www.point-editions.com/en/

FRIENDS ITHACA
Holland: https://boekenplan.nl
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
France: https://arbrealettres.wordpress.com
Poland: http://www.poetrybridges.com.pl
Romania: http://www.logossiagape.ro; http://la-gamba.net/ro; http://climate.literare.ro; http://www.curteadelaarges.ro.; https://cetatealuibucur.wordpress.com
Spain: https://www.point-editions.com; https://www.luzcultural.com
India: https://nvsr.wordpress.com; https://ourpoetryarchive.blogspot.com>
USA-Romania: http://www.iwj-magazine.com/journal02

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